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Ma Maladie de Sachs à moi

J’ai beaucoup parlé ici du respect qui est dû aux propriétaires d’animaux par le vétérinaire. De ces gens qui aiment leurs animaux parfois à l’excès, de ces gens qui ne demandent que des explications et de la transparence. Et puis surtout des animaux qui demandent à être manipulés dans la douceur sans subir nos vieilles croyances et nos émotions.

 

Je ne reviendrai pas sur tout cela dans cet article ; il est évident que dans toute relation avec un soignant, le respect doit être mutuel, l’échange le plus symétrique possible, la bienveillance de mise.

Mais que faire des situations où je sais pertinemment que je serai en position de faiblesse, voire d’impuissance ?

Je crois que je n’avais pas réalisé avant de travailler que certains propriétaires d’animaux représenteraient véritablement une souffrance pour moi.

Les moins difficiles à supporter d’abord : ceux qui n’ont pas confiance et qui ne me laissent rien gérer. Comme si en contrôlant mes faits et gestes, en me posant des questions qu’ils estiment dérangeantes, ils arrivaient à prendre le contrôle de la maladie de leur animal.

Ils ont le chic pour appeler en urgence – souvent pour pas grand chose – et ne pas me laisser juge du caractère urgent ou non de la situation. Vous voyez, ils connaissent leur animal et moi j’ai créé une plage de rendez-vous pour eux et pour Kiki qui a simplement eu du mal à se réveiller ce matin. Mais bon hein, on a bien fait de venir, même pour rien, on sait jamais, et puis on est rassurés au moins ! … Oui, mais peut-être que demain, j’aurais pu mieux vous rassurer, discuter plus longuement avec vous, rendre la consultation plus utile en vous proposant un bilan sanguin que je n’ai pas le temps de faire en vous ayant casé entre deux créneaux de rendez-vous. Et peut-être que vous auriez été mieux reçus, que l’échange aurait simplement été plus humain, si en face vous m’aviez vous même traitée comme une humaine, si vous m’aviez écoutée.

Ils décident du diagnostic souvent. Ils décident du traitement. Négocient tout, comme si tout pouvait se monnayer. Oh, une hospitalisation vous croyez ? Mais il va tellement me manquer ! Non et puis donner des comprimés c’est pas possible. Oui voilà faites lui une piqûre ce sera bien. Ah il faut revenir dans 48h pour renouveler la piqûre ? Mais je travaille moi !

Parfois ils ont un petit sourire entendu quand je leur fais régler la consultation. Ben oui, parce qu’en plus de se faire prendre de haut, d’avoir bousculé nos plannings pour eux, d’avoir passé une demi-heure à obtenir un traitement pas optimal mais qui convient à peu près quand même, il faudrait leur offrir la consultation parce que hé, quand même, la santé de Kiki ne devrait rien coûter, et puis vous faites ça par passion non docteur ?

Alors résumons :

-ce n’est pas en décidant à la place de votre vétérinaire que vous établirez un lien de confiance avec lui

-ce n’est pas en vous imposant dans un planning déjà blindé que vous obtiendrez les meilleurs soins possibles (hors urgence vraie, évidemment)

-la passion n’a jamais payé aucun loyer ni rempli aucune assiette 🙂 et oui se faire payer pour soigner est quelque chose de délicat, et croyez moi nous sommes plus d’un à ne pas nous sentir légitimes pour ça. Pour autant, si nous offrons tous nos soins, si nous ne valorisons pas nos compétences, alors autant ouvrir la profession à n’importe qui.

-quand nous proposons un traitement, prescrivons un médicament, décidons d’un suivi ou d’une hospitalisation, ce n’est pas pour vous embêter et encore moins embêter votre animal. C’est parce que nous estimons que c’est nécessaire. Et quand vous ne faites pas ce qui est prescrit, vous ne contribuez pas à nous donner envie de rester sympathiques et accueillants. Et c’est à votre animal que vous faites du mal, en premier.

 

Et puis il y a ceux qui me gâchent une journée entière, qui me filent une crise d’angoisse quand ils apparaissent dans la salle d’attente et que je me retiens parfois d’envoyer chez quelqu’un d’autre tant les voir m’est pénible : ceux qui ne s’impliquent pas, ou en tout cas qui s’impliquent moins que moi dans les soins de leur animal.

Evidemment en général Kiki est le plus gentil et le plus attachant du monde, celui qui vous fait un million de câlins pendant que vous lui faites toutes les misères du monde, et en général il lui arrive un truc bien grave et embêtant : une grosse plaie qui met des semaines à cicatriser, une chute du 5ème étage, une fracture, …

Ils ne respectent rien de ce que vous leur dites, ne donnent pas les traitements, ne suivent aucune consigne et vous l’annoncent en riant. « On n’a pas trouvé le chat ! » pour le rendez-vous du jour, alors même que ledit chat est strictement interdit de sorties jusqu’à cicatrisation de sa plaie.

Et il n’y a rien à faire. Vous aurez beau les secouer, leur expliquer les choses un million de fois, ils ne réagiront pas, ne changeront pas. Parce que ce n’est qu’un animal, parce que ce que vous leur demandez est trop contraignant, parce qu’ils sont trop négligents et que rien ne suffira à les secouer.

Et refuser de les recevoir est évidemment exclu, parce qu’alors, que deviendra l’animal ? Puisque je suis suffisamment bête pour être la seule à m’en soucier, ceux-là me tiendront éveillée la nuit et me mettront hors de moi le jour.

 

Et quelque chose me dit que je ne suis pas au bout de mes peines.

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Anecdotes

Lapins

La première fois qu’ils n’ont pas honoré leur rendez-vous, ils sont venus à la clinique me montrer leurs griffures sur les bras : « On n’a pas réussi à attraper le chat, vous avez pas un calmant ? ».

Les trois fois suivantes, ils ont appelé. Rendez-vous à 14h, coup de fil à 14h10. Ponctuels. « Il a pas voulu prendre son calmant ».

C’était devenu une blague rituelle, en voyant leur nom sur le carnet de rendez-vous je savais que j’avais devant moi une heure de tranquillité. Et puis un jour, ils ont arrêté de prendre rendez-vous. Les semaines ont passé. Je me demandais un peu ce qu’il était advenu d’eux et surtout, du chat.

Ils ont fini par reprendre rendez-vous : « Cette fois, c’est sûr ! » et se sont présentés, à 14h tapantes, au cabinet. Le chat calmé au fond de sa boîte de transport.

 

Motif de consultation : il réveille son propriétaire la nuit en grattant, en courant partout, en miaulant. Depuis … Toujours, c’est à dire depuis 13 ans. Mais là depuis quelques temps c’est pire et puis vous comprenez, il dort pas.

« Il » parce que les deux personnes présentes ne vivent pas avec le chat : j’ai devant moi le propriétaire, vieux bonhomme bien usé par la vie, et sa voisine, plus jeune, qui l’aide. Et qui parle à la place du vieux bonhomme. Et qui sait mieux que moi. Vous comprenez, il dort pas.

Je retrace les journées du chat : avec qui vit-il, est-il souvent seul, que fait-il de ses journées. Rien, en journée il dort, il se réveille la nuit. Je comprends vite mais pose la question : « Et donc en journée, vous avez des interactions avec lui ?

-Non, aucune, il n’aime pas les câlins et quand il joue, il me dégrimonne les mains » (ben oui, du verbe dégrimonner quoi !).

Les mots ont donc été posés sur ce que je soupçonnais : j’ai en face de moi un chat de 13 ans qui vit en appartement avec un vieux bonhomme dont le seul intérêt pour le chat consiste à lui déchiqueter les mains quand il a enfin l’occasion de se défouler un peu. Ah oui, et il lui attrape les pieds parfois.

« Pourquoi vous avez pris un chat ?

-C’est ma fille qui me l’a ramené parce que j’étais tout seul »

Et maintenant, la fille, satisfaite de sa bonne action, ne se soucie plus ni du bien-être de son père, ni de celui du chat qu’elle a ramené dans cette galère.

Rester calme, expliquer, pointer du doigt les stéréotypies, et tenter de n’en vouloir à personne. Revenir aux besoins éthologiques du chat. Essayer de cerner les besoins de ce chat précisément. Cet animal que, malgré les 13 ans de vie commune, son propriétaire ne sait pas trop me décrire autrement que comme une bête sauvage qui lui a saccagé son appartement et qui le griffe. Je lui proposerais bien de le placer mais qui voudrait d’un chat de 13 ans dont personne n’est sûr qu’il se mette un jour à apprécier l’humain autrement que comme une proie potentielle ?

Trouver des solutions adaptées. Les lister. Essayer de ne pas pomper toute la retraite du bonhomme en lui faisant acheter des jouets pour chat, mais essayer de trouver des solutions pour que le chat cesse de s’ennuyer comme un rat mort. Et la voisine qui me rembarre sans cesse, qui me dit que quand même, il n’est pas malheureux, qui sait mieux que moi, qui dit « oui oui » et semble vouloir abréger quand je lui explique que ce chat est comme un lion en cage.

Ne rien promettre, enfin. Parce que ça fait treize ans, qu’on ne fait pas de miracle, que les habitudes sont là, et le cerveau du chat probablement déjà grillé par tant d’heures de stéréotypies.

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Parfois, c’est facile

Chat mâle castré de 5 ans. Motif de consultation : malpropreté.

 

Installée dans ma salle de consultation, la boîte de transport ouverte sur la table, le chat bien planqué tout au fond, je déroule le fil en essayant de faire fi des interprétations de la propriétaire. « Ca a commencé en juin quand son compagnon de vie est mort et qu’on est partis en vacances juste après, il était gardé hein, mais bon, je crois qu’avec le stress, ç’a été trop pour lui alors il s’est mis à uriner sur le carrelage, ou alors c’était pour se venger je sais pas ».

Reprenons. Discours rapide sur l’impossibilité pour un chat de « se venger ». Remonter un peu plus loin. Mode d’adoption, mode de vie, entente avec le congénère décédé (pas terrible, a priori). Bon. La propriétaire tourne un peu en boucle sur ce chat qui voudrait prendre le dessus sur elle. Me demande s’il ne faudrait pas lui réadopter un congénère. Me détaille les endroits où ce foutu chat s’est mis à pisser.

Retour aux bases : et sinon, la litière, elle est comment ? Vous la nettoyez à quelle fréquence ? Vous avez pu changer quelque chose récemment, ajouter un toit ?

« Ah oui oui, depuis le mois de juin j’ai mis un toit sur la litière, oh ça pourrait être ça vous croyez ? »

Au terme d’une petite heure de consultation, je mets en conseil n°1 sur mon ordonnance : retirer le toit, garder la litière propre, rajouter une litière si possible.

Le chat est immédiatement retourné dans sa litière et n’a plus jamais arrêté d’y aller.

Parfois, c’est facile.

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Comment l’école nous apprend à détester notre métier

Si je veux faire le bilan de mes sept ans d’études post-bac, c’est le constat principal qui en ressort. Si j’avais écouté tout mon entourage, j’aurais probablement déjà changé de métier.

D’abord, il y a le mépris de la clinique. Vous savez, ce truc pénible où on passe nos journées à vacciner le-chien-de-madame-Michu. Ce vieil argument débile que viennent nous ressortir, au fil des conférences et des forums des métiers, les inspecteurs de viande de chez Charal et les profs en école de commerce. Cette expression qui omet de préciser qu’il n’y a pas deux chiens, pas deux Madame Michu pareilles. Et si l’acte vaccinal n’a rien de passionnant, c’est occulter la richesse du métier que d’oublier de préciser ça : le sel de la clinique, la saveur de ce travail, c’est aussi le contact humain qu’il apporte et le plaisir de voir des animaux qui vont bien.

Quoi, des animaux qui vont bien ? Boum, deuxième claque, on n’est pas là pour ça. Et rapidement ceux qui ont quand même choisi la clinique vous font comprendre qu’être un vétérinaire généraliste, ce n’est pas bien. Comment pourrait-on vouloir se contenter d’une structure de base, avec un diplôme de base, des équipements de base ? Comment, tu ne vises pas le board européen, tu n’as pas d’endoscope là où tu travailles ? Car comment vivre sans jolis cas sur lesquels on peut publier, comment exercer au nom d’autre chose que des chirurgies de pointe ?

Il m’a fallu, et il me faut encore, beaucoup d’aplomb et de conviction pour ne pas changer d’avis sur ce que je veux faire et être. Inspectrice en abattoir, ce n’est pas pour moi et je suis bien là où je suis. Non, rien ne me met de meilleure humeur que vacciner un chiot et discuter éducation avec ses propriétaires. Oui mon diplôme de base me suffit, au moins pour commencer à travailler – on verra plus tard. Ca ne veut pas dire que je m’estime compétente partout, ça veut dire que j’estime que l’école a fait son boulot, maintenant c’est à l’extérieur que je dois me former. Bien sûr qu’il faut des spécialistes et que ceux qui choisissent ces voies ont toute mon admiration. Mais j’aimerais avoir la leur pour avoir choisi de déblayer, trier, réfléchir en amont d’eux. Nous sommes complémentaires.

Et puis il y a l’hôpital universitaire. Ce lieu où nous sommes pris par la main, même en fin de dernière année, où aucune décision ne nous est laissée et où notre avis n’est que rarement le bienvenu. Ce lieu qui ne nous apprend pas à prendre confiance mais plutôt à perdre en aisance. Ce lieu où le contact avec les gens nous est tellement plus difficile que dans la vraie vie, la faute au million de personnes vues par chaque client de l’hôpital, alors las de se répéter et de se faire promener. Ce lieu où retirer des fils de suture sur une plaie propre d’animal qui va bien nécessite l’avis d’un docteur, on sait jamais. Et enfin, cet endroit où on ne discute que trop rarement du coût des choses, de l’issue de chaque examen, de la balance bénéfice/risque. Bien sûr c’est une école, nous sommes là pour apprendre. Il est légitime de chercher au maximum à poser un beau diagnostic. Mais dans la vraie vie, jamais nous ne ferons ça, et peut-être serait-il intéressant de se ramener parfois à la réalité d’une clientèle qui ne peut pas dépenser systématiquement 700€ à chaque fois que son chat vomit.

C’est ainsi qu’en sortant de l’école, nous nous retrouvons confrontés à des vaccins qu’on nous a appris à mépriser, des jolis cas qu’on ne peut pas investiguer, faute de moyens côté vétérinaire et propriétaire, un manque flagrant d’autonomie et de confiance en nous, et finalement… Un désintérêt total pour un métier où les causes de lassitude sont déjà nombreuses.

A l’heure où tout le monde se demande pourquoi les jeunes vétérinaires se réorientent aussi vite et en aussi grand nombre, peut-être qu’on peut se pencher sur ce qu’on met dans la tête des étudiants vétérinaires ?

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Usage des récompenses en éducation : arrêtons la mauvaise foi

Un autre débat couramment rencontré concerne celui sur l’utilisation des récompenses alimentaires. On lit beaucoup de propriétaires qui se refusent à utiliser une friandise pour récompenser un exercice bien fait. Les arguments « contre » sont  à peu près toujours les mêmes : je veux que mon animal m’obéisse parce qu’il le veut bien et pas pour la nourriture, je veux construire une belle relation avec lui, qui ne soit pas basée sur la nourriture, l’utilisation de la nourriture « mécanise » les animaux et ils ne répondent plus une fois qu’on la retire.

Devinez quoi ? Aucun de ces arguments n’est valable.

Le premier nous ramène au thème de mes précédents articles : c’est le propriétaire qui doit être le chef tout puissant à qui l’animal-dominé obéit de façon inconditionnelle. Demandez-vous alors cinq minutes comment votre animal a appris les ordres que vous lui avez enseignés. De deux choses l’une : soit vous avez utilisé une forme de contrainte, même minime, soit vous avez récompensé d’une autre manière qu’avec la nourriture. Il n’y a pas d’autre solution possible quand on veut faire augmenter la probabilité d’apparition d’un comportement : on renforce. Que ce soit en positif (=ajout d’un stimulus positif) ou en négatif (=retrait d’un stimulus aversif).

Il y a donc fort à parier pour que vous ayez utilisé un stimulus aversif, en bon chef-dominant que vous êtes. Si si, vous vous souvenez, quand vous avez tiré légèrement sur la laisse de votre chien, ou quand vous lui avez appuyé sur l’arrière-train pour qu’il s’asseye ? Ou quand vous avez, à grands renforts de stick, fait bouger les hanches de votre cheval pour la première fois ? Et même si ça n’a pas eu l’air de contrarier vos animaux (peut-être ne les avez vous pas bien regardés ce jour là…), ils ont cédé à une pression. Alors dites moi, vous préférez être obéi parce que vous infligez une pression à vos animaux, ou parce qu’ils sont contents de recevoir une récompense en faisant ce que vous demandez ? Dans les deux cas, vous serez obéis, mais l’impact psychologique ne sera pas le même.

Mais peut-être avez-vous utilisé un stimulus positif autre que la nourriture. Dans ce cas, qu’est-ce que ça change ? Si votre animal aime les caresses, son jouet, ou être récompensé par un « c’est bien » enthousiaste, il appréciera autant ces formes de récompenses qu’il appréciera la nourriture venant d’une autre personne que vous. C’est-à-dire que soit vous avez un animal très familier de l’humain qui appréciera tout venant de n’importe quel humain, soit vous avez un animal peu familier qui ne jure que par vous, et la nourriture n’y changera pas grand chose si vous ne cherchez pas à travailler sur ce point là. Et il ne faut pas oublier que les caresses, les jouets, le « c’est bien » sont loin de marcher avec tous les animaux. Ceci dit, si vous êtes déjà dans la recherche d’une méthode positive, il n’y a pas grand chose à redire.

 

Le second argument est mon préféré (non.).

Vous voulez une belle relation avec votre animal ? C’est louable. Il convient de rappeler ce qu’est une relation : c’est une somme d’interactions positives et négatives. Une « belle » relation fait donc pencher la balance du côté positif. C’est déjà loin d’être évident pour tout le monde : on voit des propriétaires d’animaux n’utiliser que très peu d’interactions positives. Et ce qui me désespère dans tout ça, c’est que leurs animaux les aiment quand même… Pourquoi ? Parce que ce sont des créatures sociales, parce qu’ils trouvent leur compte dans la relation malgré tout. Mais peut-être que ces relations-là gagneraient à être un peu éclairées.

Et là encore, on voit des gens espérer se faire obéir par la coercition en n’utilisant que peu de récompenses, et espérer une « belle » relation. Sincèrement, si j’avais ce type de relation avec un animal, même s’il ne jurait que par moi, je ne la trouverais pas belle, mais plutôt incroyablement triste.

Quand j’utilise la nourriture avec mon animal, il produit des endorphines. Dit autrement : il passe un moment agréable. Et à force d’exercices répétés, à force de travailler souvent comme cela, mon animal sait en me voyant qu’il va passer un moment agréable. Vous vous souvenez de la somme d’interactions ? La voilà soudain qui penche vers le positif.

Je ne dis pas que c’est le seul moyen de construire une « belle relation ». Mais c’en est un, et probablement l’un des plus puissants.

 

Enfin, pour la nourriture qui mécanise les animaux… Je pense qu’il ne faut jamais avoir bien regardé un chien hyper enthousiaste sur son parcours d’agility ou un cheval qui se jette de tout son coeur dans les exercices demandés parce qu’il a été éduqué au clicker et avec la nourriture pour dire ça. Ce qui mécanise les animaux, c’est la violence, la peur, la résignation. Un animal qui ne veut pas faire ne fera pas sous prétexte que la nourriture a été ajoutée. Un animal qui a peur de mourir fera ce que vous lui demandez… Mais encore une fois, est-ce vraiment ce que vous voulez ?

Quant aux animaux qui arrêtent d’obéir le jour où ils n’ont plus la nourriture, réfléchissons cinq minutes à la façon dont les choses se sont installées :

Un jour vous avez appris à votre chien à s’asseoir à la friandise. Il l’a fait, très bien.

Au bout d’une semaine, vous avez demandé à votre chien de s’asseoir sans friandise. Ne comprenant pas, parce que l’apprentissage n’était pas encore généralisé pour lui, il n’a rien fait. Alors vous avez plongé votre main dans votre poche à la recherche d’une croquette en disant « assis ». Il a obéi.

Les fois suivantes vous avez réessayé sans sortir la croquette tout de suite.
Voilà comment votre chien a appris qu’il suffisait d’attendre que la croquette arrive pour obéir.

Les apprentissages ont besoin de se généraliser, parfois il faut juste prendre le temps et ne pas se mettre la pression : ça viendra. Mais si vous demandez trop, trop vite, vous casserez quelque chose…

 

Alors bien sûr, je ne dis pas qu’il FAUT utiliser la nourriture. Bien sûr c’est une méthode d’éducation qui a ses inconvénients et qui demande de travailler méthodiquement pour éviter les problèmes d’animal qui réclame trop, qui perd en concentration, qui n’obéit plus une fois la friandise retirée. Je dis juste que juger les gens qui l’utilisent en les menaçant de ne pas avoir de belle relation avec leur animal n’a aucun sens, et que vous feriez mieux de balayer devant votre porte en vous demandant POURQUOI votre animal obéit si ce n’est pas parce qu’il y trouve son compte.

Et non, ce n’est pas parce que vous êtes son leader et qu’il vous fait confiance.

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Réflexions

Pour en finir avec l’hyperattachement

Ou « Au secours Docteur, mon chien m’aime trop ! »

C’est rarement le motif de consultation. En général, on a en face de soi un chien destructeur, ou malpropre, ou aboyeur. On n’a jamais en face de soi ce cheval capable de ne pas manger pendant trois jours parce que son propriétaire est parti en vacances.

Le fil de la consultation se déroule : milieu de vie, apparition du problème. Le chien qui frétille dans la salle, court d’une personne à l’autre (en général, en ignorant superbement son maître), joue, propose des millions de tours. On discute, on dialogue, et discrètement, entre les mots, il vient se glisser : l’hyperattachement. Parfois, petit air satisfait. Parfois, simple air désespéré. Souvent un peu des deux. Vous comprenez, il a peur de l’abandon, il vient de la SPA, et on est très fusionnels.

 

Une fois de plus, reprenons depuis le début : qu’est-ce que l’attachement ?

C’est un phénomène observé chez les espèces nidifuges ou mixtes nidicoles/nidifuges.

Une espèce nidifuge (« qui fuit le nid ») est une espèce dont le petit naît déjà tout formé, prêt à fuir le prédateur. Le cheval, la vache. L’attachement est donc une faculté qui va permettre audit petit de reconnaître sa mère très rapidement après la naissance, et à la mère de faire de même. C’est un lien unique, très fort, et irreproductible.

Une espèce nidicole (« qui construit un nid ») c’est l’inverse : une espèce où le petit naît complètement immature. Sans poil, incapable de réguler sa température, les yeux fermés… Et qui va profiter de quelques mois de croissance supplémentaires bien au chaud dans le nid pour devenir capable de se débrouiller. Chez ces espèces-là, l’attachement n’existe simplement pas. C’est pour ça qu’on peut facilement faire adopter un chaton ou un chiot à une mère qui n’est pas la sienne, alors que l’adoption d’un poulain ou d’un veau est beaucoup plus difficile.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : au sens populaire du terme, évidemment que nos animaux s’attachent. Ils créent des relations avec nous,  qui comme expliqué dans un article précédent sont des sommes d’interactions positives et négatives. Bien évidemment que nos animaux domestiques nous reconnaissent et sont capables de nous apprécier.

De même, il est évident que le chiot ou le chaton reconnaît et apprécie sa mère, et que la mère reconnaît et protège son petit. Ce n’est simplement pas le même lien au sens éthologique du terme.

 

Parler d’attachement chez le chien n’a donc simplement… Pas de sens ! Et une fois de plus, il serait bon de se pencher sur les besoins éthologiques du chien concerné et de tester leur adéquation avec le milieu proposé : ce chien se promène-t-il, mange-t-il à sa faim, a-t-il des contacts sociaux suffisants ? Il peut être bon aussi de regarder les apprentissages : a-t-il appris à être propre, à rester seul ? Comme évoqué plus haut, la plupart des chiens qualifiés d' »hyperattachés » se fichent de leur maître une fois placés dans des conditions favorables. Et vous le savez bien : si vous laissez votre chien avec un humain qu’il apprécie, il se fichera de votre absence. Ou alors, c’est qu’il ne trouve pas l’autre humain suffisamment intéressant et sécurisant.

Quant au cheval, il faudrait l’avoir biberonné dès sa première heure de vie pour pouvoir parler d’attachement, et ce n’est généralement pas le cas. Là encore, il serait donc intéressant d’analyser les conditions de vie de l’animal : vit-il avec des congénères, s’entend-il avec eux, travaille-t-il dans le bon sens et sans brusquerie, est-il en bonne santé ? De même, il suffit de placer un autre humain dans la relation et de lui proposer beaucoup de positif pour constater que la relation se crée de la même façon.

Les animaux, même domestiques, n’ont pas besoin de leur maître pour vivre. Ils ont besoin de sécurité, de confort, et que l’on se penche sur leurs besoins éthologiques. Arrêtez de vous flatter que votre animal vous aime soit-disant trop, et commencez à vous demander sérieusement s’il a tout ce dont il a besoin pour vivre en bons termes avec vous (oui, parce que parfois, ravager l’appartement du propriétaire est très satisfaisant sur le plan éthologique mais risque de ne pas convenir à l’humain… 😉 ).

Vous êtes remplaçable aux yeux de votre animal. Vous le serez toujours. Peu importe qu’il soit en détresse si vous disparaissez ou qu’il se souvienne de vous après dix ans sans vous avoir vu pour la dernière fois, ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas trouver son compte ailleurs. Ce qui est irremplaçable, ce sont ses besoins en tant qu’individu, et c’est votre responsabilité de les satisfaire.

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Ils sont tous bêtes et je suis leur chef #2

J’ai pris le temps de mûrir un peu plus cet article, notamment parce que je vais y exposer des points de vue, ce qui n’était pas le cas dans l’article précédent. En effet, il y a quelques jours, je donnais des définitions acceptées par l’ensemble de la communauté scientifique, des faits, de simples descriptions.

Ce ne sera pas exclusivement le cas dans cet article.

La question à poser, maintenant que j’ai établi que la dominance interspécifique était une notion dépourvue de sens, c’est « qu’est-ce que je suis si je ne suis pas le dominant ? » (et son pendant « je peux un peu être le chef quand même ? »).

Alors, d’abord, il faut expliquer la chose suivante : au sein des espèces sociales, il existe des relations. Je n’ai pas, à ce stade, parlé de dominance-subordination, même si c’est la première à laquelle nous, humains, songeons (ce qui peut soulever quelques interrogations d’ailleurs…).

Une relation, au sens purement éthologique du terme, c’est une somme d’interactions positives et négatives. C’est cette somme qui fera qu’un animal apprécie ou non la présence d’un autre. Pour décrire cette relation, on distingue donc deux types d’interactions :

  • les interactions dites agonistiques, celles qui permettent d’établir la relation de dominance-subordination s’il y a lieu, mais qui peuvent aussi simplement servir à éloigner un individu (c’est le cas d’un chat qui collera une baffe à un congénère : il n’est pas son dominant, il avait simplement envie de le chasser). Ces interactions sont perçues comme négatives par les individus. Heureusement, elles ne font donc pas l’exclusivité des relations intraspécifiques.
  • les interactions affiliatives, perçues comme positives : il s’agit de l’allogrooming (toilettage mutuel), du jeu, de l’apport de nourriture pour certaines espèces.

Dans la nature, les secondes sont aussi importantes que les premières pour la structure d’un groupe social. Aucun individu issu d’une espèce sociale n’a intérêt à être exclusivement le dominant, puisque le besoin d’interactions sociales positives fait partie de ses besoins fondamentaux…

Alors POURQUOI est-ce que les dresseurs, éducateurs, débourreurs, s’évertuent à réduire la relation avec les animaux à cette foutue dominance ?? Il n’y a que ça qui compte ? Vous ne faites jamais de câlins à vos animaux, vous ne jouez jamais avec eux ?  Pourquoi être le chef compte-t-il plus que d’être leur ami, leur complice, leur partenaire de jeux, leur coussin favori ??

Dans les vidéos d’éducation qui circulent sur internet, j’entends beaucoup trop parler d’être le chef, de diriger, de dominer… Et le reste ? Le positif ? Que restera-t-il à mon chien si je ne le laisse jamais initier les interactions, si je l’oblige (par la contrainte) à rester dans son panier à longueur de temps, si je lui apprends des ordres sans chercher à lui apporter quoi que ce soit en retour ? De l’ennui, du stress, de la frustration… Et au final, vous l’aurez compris : une relation beaucoup plus négative que positive. Et si je somme du très négatif avec du très peu positif, j’ai du négatif. Et donc oui, une relation de mauvaise qualité avec mon animal.

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut être QUE positif ?

Oui et non. C’est un choix éthique, et il n’est pas toujours facile à faire, j’en conviens. Je pense notamment à l’équitation, mais aussi à la vie en communauté avec nos animaux. Mon imbécile de chat monte sur la table pendant que je mange : l’hygiène et mon souhait de tranquillité m’obligent à l’en pousser, à râler, bref, à agir de manière non positive pour qu’il descende. Est-ce grave ? Non, parce qu’à la fin de la journée, j’aurai eu dix fois plus d’interactions positives avec lui. Il n’aura pas oublié, mais le négatif aura très peu de poids face à la tonne de positif. Mais éthiquement, cela pose tout de même un problème, car j’impose un moment négatif à un animal dont j’ai l’entière responsabilité, sans qu’il soit capable de comprendre pourquoi… On peut être 100% positif, mais cela demande une finesse énorme. Personnellement, je tends donc à une relation la plus positive possible, mais ne peux affirmer que je le suis en permanence.

Il est cependant évident que je prends garde à ne jamais être très négative : pas de cris forts, pas de coups, pas de grosses frayeurs….

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas fixer de règles ?

Sûrement pas ! Nous imposons à nos animaux domestiques de vivre avec nous, humains. Nous les faisons entrer dans nos foyers, nous pratiquons des loisirs avec eux (agility, équitation), nous leur imposons des soins, et nous les imposons à notre entourage. Pour toutes ces raisons, il est nécessaire d’imposer un cadre, de mettre chacun en sécurité, et de faire en sorte que leur vie soit la plus facile possible dans le milieu de vie que nous leur imposons. Ainsi, il est de mon devoir d’aider mon animal à tolérer les manipulations subies chez le vétérinaire, d’apprendre la propreté à mes animaux pour le jour où ils se retrouveront chez quelqu’un d’autre, d’apprendre à mon cheval à ne pas me marcher dessus. Mais toutes ces règles peuvent être fixées de la manière la plus positive (ou la moins négative) possible, avec progressivité, douceur, et sans se prétendre à aucun moment « au-dessus ».

Et l’existence de règles ne fait pas de moi un chef !

Parce que ces règles que j’ai fixées, je les ai fixées dans la bienveillance, sans avoir l’impression d’établir un règlement. Parce que ce que j’ai mis en place, à la fin, n’est rien d’autre qu’un apprentissage associatif (l’animal produit un comportement qui a des conséquences, et il tend à le reproduire ou non selon que ces conséquences sont positives ou négatives). Il ne s’agit pas, aux yeux de l’animal, de règles que j’ai fixées, mais de comportements appris, qui ne sont pas reproduits parce que « c’est moi qui commande », mais simplement parce que leur reproduction a des conséquences.

Si cela améliore ou dégrade ma relation avec mon animal, c’est moi qui le déciderai selon la façon dont je veux lui apprendre les choses. Demandez vous pourquoi votre animal vous obéit, ce que ça lui apporte (le fait-il par crainte ? Parce que vous avez utilisé une pression que vous avez levée au moment où il a produit le bon comportement ? Parce qu’il sait qu’il va recevoir une récompense – friandise, caresse, jouet – ?). Demandez vous ce que vous voulez vraiment être : le chef tout puissant qui se fait obéir et respecter, ou l’ami bienveillant qui pose un cadre sans chercher à contraindre.

Je suis quand même le seul à fixer des règles, est-ce que je ne serais pas un peu le chef du coup ?

A mon sens, l’animal aussi fixe des règles, que nous choisissons ou non de respecter : il impose ses besoins éthologiques, la nécessité de le soigner s’il tombe malade, ses jours « sans » où il va falloir revoir le programme de sa séance, ses comportements qui ne nous arrangent pas toujours. Bien sûr nous pouvons faire le choix de fermer les yeux sur toutes ces règles, et nous ne sommes alors rien d’autre qu’un très mauvais ami.

A chacun de se placer comme bon lui semble.

Mais si un dresseur vous parle de vous placer en chef, et que cela sonne faux, vous avez le droit. Vous avez le choix.

 

 

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