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L’odeur de la mort au petit matin

Il est 3h du matin. C’est ma première nuit de travail, de toute ma vie. Je suis affectée aux urgences du « CHU » de l’école. Nous avons été bien occupés. Pas trop, juste ce qu’il faut. Nous avons enchaîné les consultations sans être débordés. Je viens de m’asseoir, au bureau, à côté du téléphone. J’attends. J’espère un peu pouvoir récupérer quelques heures de sommeil. L’interne me dit : « ça devrait être plus calme maintenant

-Oui, ou alors il va nous arriver une sale urgence. De toute façon, j’imagine qu’après 3-4h du matin, il n’y a que des sales urgences ?

-Ouais, c’est un peu ça… »

J’attends. Le téléphone garde son calme. Mon collègue de cinquième année est occupé à des soins, l’interne va l’aider, moi je garde le téléphone.

4h du matin, il sonne.

« Urgences vétérinaires, bonsoir ! »

Le discours est confus à l’autre bout du fil. Une chienne bouledogue américain, 6 ans, ne va pas bien depuis 2-3 jours, ne mange pas, très faible. Le type hésite. Il ne sait pas s’il doit l’amener ou pas, il habite loin et n’a pas beaucoup d’argent. Je lui confirme que vu sa description, nous l’amener semble particulièrement indiquer. Mais il ne sait pas. La conversation dure plusieurs minutes pendant lesquelles il me décrit les symptômes, et je ne peux rien lui répondre d’autre que : « oh là, oui, il faudrait nous l’amener ». Il ne sait pas, il ne sait pas, il ne sait pas. Et puis d’un coup, d’une voix paniquée : « Ah non mais là elle fait un truc bizarre, j’arrive ». Bien. Je me demande comment préparer une consultation pareille. Je cherche quoi, « truc bizarre » ou « chien qui ne mange pas » dans mes cours ? Je commence par prévenir l’interne. Il n’a pas l’air plus rassuré que moi. Bon, attendons.

Une grosse heure plus tard, le téléphone re-sonne. Le même type, qui me demande s’il peut garer sa voiture dans l’école, « parce qu’elle marche pas ma chienne ». Je lui explique comment faire et j’attends. Dix minutes. Re-sonnerie « je suis dans l’école, vous pouvez venir m’aider à la porter ? ». Hop, je décolle.

Je sors. Je le distingue vaguement dans la nuit, lui fait signe d’approcher sa voiture de la porte. Il s’exécute et ouvre son coffre. Une grosse boulam’ toute blanche, l’oeil hagard, qui respire très vite. Trop vite. Et mal. Allons-y.

Nous voilà à porter ses 40 kilos tous les deux en discutant un peu. Nous la posons dans une salle de consultation le temps de créer un dossier, et nous y revoilà. Réunir les commémo, depuis quand, comment ça a commencé, un évènement particulier ? Examen clinique. Je ne sais pas par où commencer tant rien ne va : la chienne respire mal, elle est en subictère (ça veut dire qu’elle est un peu jaune, mais pas trop), complètement apathique, trop faible pour marcher, trop faible pour réagir à quoi que ce soit. Je commence à discuter hospitalisation avec le type.

L’interne nous rejoint, il réexamine la chienne, m’écoute raconter son histoire. Il arrive à la même conclusion que moi : là, comme ça, sans analyse, on peut dire que ça ne sent pas bon, mais pas ce qu’on sent précisément. On ne peut en tout cas pas le laisser repartir avec sa chienne dans cet état.

Mais il ne sait pas. Il a peur qu’elle meure loin de chez elle. Il a peur de regretter. Il a peur de ne pas pouvoir payer, aussi, un peu. Il a peur, et il aimerait surtout que ce ne soit jamais arrivé. Nous prenons le temps de discuter avec lui, de lui donner différentes options : rentrer chez lui et appeler un vétérinaire à domicile pour assurer les soins de base, rentrer chez lui tout court, ou nous la laisser. Il ne sait pas. Il nous demande si elle souffre. L’interne dit que oui, probablement un peu. Moi, je me demande si elle est encore suffisamment avec nous pour souffrir.

Finalement, au bout d’une bonne heure de consultation, nous lui proposons de lui faire une injection d’anti-douleurs pour la soulager, de la renvoyer à la maison, et de le laisser réfléchir. Il accepte. L’interne prépare une seringue de buprénorphine et l’injecte en sous-cutané. Il est 6h30.

Encore quelques papiers, et ce sera bon, ils pourront rentrer chez eux. L’interne s’en occupe. Je discute encore un peu avec le propriétaire, qui est resté à côté de sa chienne, dans la salle de consultation voisine.

Et puis soudain, alors que ni moi, ni l’interne n’avons les yeux sur la chienne, le propriétaire lance : « Euh, il se passe quoi là ? Ma chienne vomit du sang ! »

Je rejoins la salle d’un bond. Non, elle ne vomit pas du sang. Elle se vide de son sang, par la bouche, par le nez, par l’anus. J’appelle l’interne d’une voix blanche. Il demande au type l’autorisation d’euthanasier sa chienne en urgence, qu’elle ne se rende compte de rien. Le type accepte. L’interne trouve la veine en un temps record et injecte le produit léthal. J’écoute le coeur qui s’arrête. A vrai dire, je n’entends rien, le coeur s’était probablement déjà arrêté avant son injection.

Il est 7h du matin. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti cette odeur que je n’oublierai plus jamais, et que j’associerai pour toujours à la mort.

Nous mettons le corps de la chienne dans un sac et la ramenons, avec le propriétaire qui veut l’enterrer chez lui, à la voiture. Il nous demande s’il aurait dû la ramener plus tôt. Bien sûr qu’il aurait dû, mais ce n’est déjà plus l’heure de regretter. Nous affirmons calmement qu’il n’y aurait probablement rien eu à faire. La vérité, c’est que nous n’en savons rien, mais qu’il est hors de question d’accabler ce pauvre gars.

Il est 7h30. Mon service se termine à 8h. Sur mon compte-rendu, j’écris : « La chienne est décédée au cours de la consultation ».

Il est 8h, la salle d’attente s’est un peu remplie. Ma collègue de quatrième année est venue me relayer. Je lui laisse les 3 chiots d’un mois qui ont la diarrhée, je vais me coucher.

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