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Comment l’école nous apprend à détester notre métier

Si je veux faire le bilan de mes sept ans d’études post-bac, c’est le constat principal qui en ressort. Si j’avais écouté tout mon entourage, j’aurais probablement déjà changé de métier.

D’abord, il y a le mépris de la clinique. Vous savez, ce truc pénible où on passe nos journées à vacciner le-chien-de-madame-Michu. Ce vieil argument débile que viennent nous ressortir, au fil des conférences et des forums des métiers, les inspecteurs de viande de chez Charal et les profs en école de commerce. Cette expression qui omet de préciser qu’il n’y a pas deux chiens, pas deux Madame Michu pareilles. Et si l’acte vaccinal n’a rien de passionnant, c’est occulter la richesse du métier que d’oublier de préciser ça : le sel de la clinique, la saveur de ce travail, c’est aussi le contact humain qu’il apporte et le plaisir de voir des animaux qui vont bien.

Quoi, des animaux qui vont bien ? Boum, deuxième claque, on n’est pas là pour ça. Et rapidement ceux qui ont quand même choisi la clinique vous font comprendre qu’être un vétérinaire généraliste, ce n’est pas bien. Comment pourrait-on vouloir se contenter d’une structure de base, avec un diplôme de base, des équipements de base ? Comment, tu ne vises pas le board européen, tu n’as pas d’endoscope là où tu travailles ? Car comment vivre sans jolis cas sur lesquels on peut publier, comment exercer au nom d’autre chose que des chirurgies de pointe ?

Il m’a fallu, et il me faut encore, beaucoup d’aplomb et de conviction pour ne pas changer d’avis sur ce que je veux faire et être. Inspectrice en abattoir, ce n’est pas pour moi et je suis bien là où je suis. Non, rien ne me met de meilleure humeur que vacciner un chiot et discuter éducation avec ses propriétaires. Oui mon diplôme de base me suffit, au moins pour commencer à travailler – on verra plus tard. Ca ne veut pas dire que je m’estime compétente partout, ça veut dire que j’estime que l’école a fait son boulot, maintenant c’est à l’extérieur que je dois me former. Bien sûr qu’il faut des spécialistes et que ceux qui choisissent ces voies ont toute mon admiration. Mais j’aimerais avoir la leur pour avoir choisi de déblayer, trier, réfléchir en amont d’eux. Nous sommes complémentaires.

Et puis il y a l’hôpital universitaire. Ce lieu où nous sommes pris par la main, même en fin de dernière année, où aucune décision ne nous est laissée et où notre avis n’est que rarement le bienvenu. Ce lieu qui ne nous apprend pas à prendre confiance mais plutôt à perdre en aisance. Ce lieu où le contact avec les gens nous est tellement plus difficile que dans la vraie vie, la faute au million de personnes vues par chaque client de l’hôpital, alors las de se répéter et de se faire promener. Ce lieu où retirer des fils de suture sur une plaie propre d’animal qui va bien nécessite l’avis d’un docteur, on sait jamais. Et enfin, cet endroit où on ne discute que trop rarement du coût des choses, de l’issue de chaque examen, de la balance bénéfice/risque. Bien sûr c’est une école, nous sommes là pour apprendre. Il est légitime de chercher au maximum à poser un beau diagnostic. Mais dans la vraie vie, jamais nous ne ferons ça, et peut-être serait-il intéressant de se ramener parfois à la réalité d’une clientèle qui ne peut pas dépenser systématiquement 700€ à chaque fois que son chat vomit.

C’est ainsi qu’en sortant de l’école, nous nous retrouvons confrontés à des vaccins qu’on nous a appris à mépriser, des jolis cas qu’on ne peut pas investiguer, faute de moyens côté vétérinaire et propriétaire, un manque flagrant d’autonomie et de confiance en nous, et finalement… Un désintérêt total pour un métier où les causes de lassitude sont déjà nombreuses.

A l’heure où tout le monde se demande pourquoi les jeunes vétérinaires se réorientent aussi vite et en aussi grand nombre, peut-être qu’on peut se pencher sur ce qu’on met dans la tête des étudiants vétérinaires ?

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Usage des récompenses en éducation : arrêtons la mauvaise foi

Un autre débat couramment rencontré concerne celui sur l’utilisation des récompenses alimentaires. On lit beaucoup de propriétaires qui se refusent à utiliser une friandise pour récompenser un exercice bien fait. Les arguments « contre » sont  à peu près toujours les mêmes : je veux que mon animal m’obéisse parce qu’il le veut bien et pas pour la nourriture, je veux construire une belle relation avec lui, qui ne soit pas basée sur la nourriture, l’utilisation de la nourriture « mécanise » les animaux et ils ne répondent plus une fois qu’on la retire.

Devinez quoi ? Aucun de ces arguments n’est valable.

Le premier nous ramène au thème de mes précédents articles : c’est le propriétaire qui doit être le chef tout puissant à qui l’animal-dominé obéit de façon inconditionnelle. Demandez-vous alors cinq minutes comment votre animal a appris les ordres que vous lui avez enseignés. De deux choses l’une : soit vous avez utilisé une forme de contrainte, même minime, soit vous avez récompensé d’une autre manière qu’avec la nourriture. Il n’y a pas d’autre solution possible quand on veut faire augmenter la probabilité d’apparition d’un comportement : on renforce. Que ce soit en positif (=ajout d’un stimulus positif) ou en négatif (=retrait d’un stimulus aversif).

Il y a donc fort à parier pour que vous ayez utilisé un stimulus aversif, en bon chef-dominant que vous êtes. Si si, vous vous souvenez, quand vous avez tiré légèrement sur la laisse de votre chien, ou quand vous lui avez appuyé sur l’arrière-train pour qu’il s’asseye ? Ou quand vous avez, à grands renforts de stick, fait bouger les hanches de votre cheval pour la première fois ? Et même si ça n’a pas eu l’air de contrarier vos animaux (peut-être ne les avez vous pas bien regardés ce jour là…), ils ont cédé à une pression. Alors dites moi, vous préférez être obéi parce que vous infligez une pression à vos animaux, ou parce qu’ils sont contents de recevoir une récompense en faisant ce que vous demandez ? Dans les deux cas, vous serez obéis, mais l’impact psychologique ne sera pas le même.

Mais peut-être avez-vous utilisé un stimulus positif autre que la nourriture. Dans ce cas, qu’est-ce que ça change ? Si votre animal aime les caresses, son jouet, ou être récompensé par un « c’est bien » enthousiaste, il appréciera autant ces formes de récompenses qu’il appréciera la nourriture venant d’une autre personne que vous. C’est-à-dire que soit vous avez un animal très familier de l’humain qui appréciera tout venant de n’importe quel humain, soit vous avez un animal peu familier qui ne jure que par vous, et la nourriture n’y changera pas grand chose si vous ne cherchez pas à travailler sur ce point là. Et il ne faut pas oublier que les caresses, les jouets, le « c’est bien » sont loin de marcher avec tous les animaux. Ceci dit, si vous êtes déjà dans la recherche d’une méthode positive, il n’y a pas grand chose à redire.

 

Le second argument est mon préféré (non.).

Vous voulez une belle relation avec votre animal ? C’est louable. Il convient de rappeler ce qu’est une relation : c’est une somme d’interactions positives et négatives. Une « belle » relation fait donc pencher la balance du côté positif. C’est déjà loin d’être évident pour tout le monde : on voit des propriétaires d’animaux n’utiliser que très peu d’interactions positives. Et ce qui me désespère dans tout ça, c’est que leurs animaux les aiment quand même… Pourquoi ? Parce que ce sont des créatures sociales, parce qu’ils trouvent leur compte dans la relation malgré tout. Mais peut-être que ces relations-là gagneraient à être un peu éclairées.

Et là encore, on voit des gens espérer se faire obéir par la coercition en n’utilisant que peu de récompenses, et espérer une « belle » relation. Sincèrement, si j’avais ce type de relation avec un animal, même s’il ne jurait que par moi, je ne la trouverais pas belle, mais plutôt incroyablement triste.

Quand j’utilise la nourriture avec mon animal, il produit des endorphines. Dit autrement : il passe un moment agréable. Et à force d’exercices répétés, à force de travailler souvent comme cela, mon animal sait en me voyant qu’il va passer un moment agréable. Vous vous souvenez de la somme d’interactions ? La voilà soudain qui penche vers le positif.

Je ne dis pas que c’est le seul moyen de construire une « belle relation ». Mais c’en est un, et probablement l’un des plus puissants.

 

Enfin, pour la nourriture qui mécanise les animaux… Je pense qu’il ne faut jamais avoir bien regardé un chien hyper enthousiaste sur son parcours d’agility ou un cheval qui se jette de tout son coeur dans les exercices demandés parce qu’il a été éduqué au clicker et avec la nourriture pour dire ça. Ce qui mécanise les animaux, c’est la violence, la peur, la résignation. Un animal qui ne veut pas faire ne fera pas sous prétexte que la nourriture a été ajoutée. Un animal qui a peur de mourir fera ce que vous lui demandez… Mais encore une fois, est-ce vraiment ce que vous voulez ?

Quant aux animaux qui arrêtent d’obéir le jour où ils n’ont plus la nourriture, réfléchissons cinq minutes à la façon dont les choses se sont installées :

Un jour vous avez appris à votre chien à s’asseoir à la friandise. Il l’a fait, très bien.

Au bout d’une semaine, vous avez demandé à votre chien de s’asseoir sans friandise. Ne comprenant pas, parce que l’apprentissage n’était pas encore généralisé pour lui, il n’a rien fait. Alors vous avez plongé votre main dans votre poche à la recherche d’une croquette en disant « assis ». Il a obéi.

Les fois suivantes vous avez réessayé sans sortir la croquette tout de suite.
Voilà comment votre chien a appris qu’il suffisait d’attendre que la croquette arrive pour obéir.

Les apprentissages ont besoin de se généraliser, parfois il faut juste prendre le temps et ne pas se mettre la pression : ça viendra. Mais si vous demandez trop, trop vite, vous casserez quelque chose…

 

Alors bien sûr, je ne dis pas qu’il FAUT utiliser la nourriture. Bien sûr c’est une méthode d’éducation qui a ses inconvénients et qui demande de travailler méthodiquement pour éviter les problèmes d’animal qui réclame trop, qui perd en concentration, qui n’obéit plus une fois la friandise retirée. Je dis juste que juger les gens qui l’utilisent en les menaçant de ne pas avoir de belle relation avec leur animal n’a aucun sens, et que vous feriez mieux de balayer devant votre porte en vous demandant POURQUOI votre animal obéit si ce n’est pas parce qu’il y trouve son compte.

Et non, ce n’est pas parce que vous êtes son leader et qu’il vous fait confiance.

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Pour en finir avec l’hyperattachement

Ou « Au secours Docteur, mon chien m’aime trop ! »

C’est rarement le motif de consultation. En général, on a en face de soi un chien destructeur, ou malpropre, ou aboyeur. On n’a jamais en face de soi ce cheval capable de ne pas manger pendant trois jours parce que son propriétaire est parti en vacances.

Le fil de la consultation se déroule : milieu de vie, apparition du problème. Le chien qui frétille dans la salle, court d’une personne à l’autre (en général, en ignorant superbement son maître), joue, propose des millions de tours. On discute, on dialogue, et discrètement, entre les mots, il vient se glisser : l’hyperattachement. Parfois, petit air satisfait. Parfois, simple air désespéré. Souvent un peu des deux. Vous comprenez, il a peur de l’abandon, il vient de la SPA, et on est très fusionnels.

 

Une fois de plus, reprenons depuis le début : qu’est-ce que l’attachement ?

C’est un phénomène observé chez les espèces nidifuges ou mixtes nidicoles/nidifuges.

Une espèce nidifuge (« qui fuit le nid ») est une espèce dont le petit naît déjà tout formé, prêt à fuir le prédateur. Le cheval, la vache. L’attachement est donc une faculté qui va permettre audit petit de reconnaître sa mère très rapidement après la naissance, et à la mère de faire de même. C’est un lien unique, très fort, et irreproductible.

Une espèce nidicole (« qui construit un nid ») c’est l’inverse : une espèce où le petit naît complètement immature. Sans poil, incapable de réguler sa température, les yeux fermés… Et qui va profiter de quelques mois de croissance supplémentaires bien au chaud dans le nid pour devenir capable de se débrouiller. Chez ces espèces-là, l’attachement n’existe simplement pas. C’est pour ça qu’on peut facilement faire adopter un chaton ou un chiot à une mère qui n’est pas la sienne, alors que l’adoption d’un poulain ou d’un veau est beaucoup plus difficile.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : au sens populaire du terme, évidemment que nos animaux s’attachent. Ils créent des relations avec nous,  qui comme expliqué dans un article précédent sont des sommes d’interactions positives et négatives. Bien évidemment que nos animaux domestiques nous reconnaissent et sont capables de nous apprécier.

De même, il est évident que le chiot ou le chaton reconnaît et apprécie sa mère, et que la mère reconnaît et protège son petit. Ce n’est simplement pas le même lien au sens éthologique du terme.

 

Parler d’attachement chez le chien n’a donc simplement… Pas de sens ! Et une fois de plus, il serait bon de se pencher sur les besoins éthologiques du chien concerné et de tester leur adéquation avec le milieu proposé : ce chien se promène-t-il, mange-t-il à sa faim, a-t-il des contacts sociaux suffisants ? Il peut être bon aussi de regarder les apprentissages : a-t-il appris à être propre, à rester seul ? Comme évoqué plus haut, la plupart des chiens qualifiés d' »hyperattachés » se fichent de leur maître une fois placés dans des conditions favorables. Et vous le savez bien : si vous laissez votre chien avec un humain qu’il apprécie, il se fichera de votre absence. Ou alors, c’est qu’il ne trouve pas l’autre humain suffisamment intéressant et sécurisant.

Quant au cheval, il faudrait l’avoir biberonné dès sa première heure de vie pour pouvoir parler d’attachement, et ce n’est généralement pas le cas. Là encore, il serait donc intéressant d’analyser les conditions de vie de l’animal : vit-il avec des congénères, s’entend-il avec eux, travaille-t-il dans le bon sens et sans brusquerie, est-il en bonne santé ? De même, il suffit de placer un autre humain dans la relation et de lui proposer beaucoup de positif pour constater que la relation se crée de la même façon.

Les animaux, même domestiques, n’ont pas besoin de leur maître pour vivre. Ils ont besoin de sécurité, de confort, et que l’on se penche sur leurs besoins éthologiques. Arrêtez de vous flatter que votre animal vous aime soit-disant trop, et commencez à vous demander sérieusement s’il a tout ce dont il a besoin pour vivre en bons termes avec vous (oui, parce que parfois, ravager l’appartement du propriétaire est très satisfaisant sur le plan éthologique mais risque de ne pas convenir à l’humain… 😉 ).

Vous êtes remplaçable aux yeux de votre animal. Vous le serez toujours. Peu importe qu’il soit en détresse si vous disparaissez ou qu’il se souvienne de vous après dix ans sans vous avoir vu pour la dernière fois, ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas trouver son compte ailleurs. Ce qui est irremplaçable, ce sont ses besoins en tant qu’individu, et c’est votre responsabilité de les satisfaire.

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Ils sont tous bêtes et je suis leur chef #2

J’ai pris le temps de mûrir un peu plus cet article, notamment parce que je vais y exposer des points de vue, ce qui n’était pas le cas dans l’article précédent. En effet, il y a quelques jours, je donnais des définitions acceptées par l’ensemble de la communauté scientifique, des faits, de simples descriptions.

Ce ne sera pas exclusivement le cas dans cet article.

La question à poser, maintenant que j’ai établi que la dominance interspécifique était une notion dépourvue de sens, c’est « qu’est-ce que je suis si je ne suis pas le dominant ? » (et son pendant « je peux un peu être le chef quand même ? »).

Alors, d’abord, il faut expliquer la chose suivante : au sein des espèces sociales, il existe des relations. Je n’ai pas, à ce stade, parlé de dominance-subordination, même si c’est la première à laquelle nous, humains, songeons (ce qui peut soulever quelques interrogations d’ailleurs…).

Une relation, au sens purement éthologique du terme, c’est une somme d’interactions positives et négatives. C’est cette somme qui fera qu’un animal apprécie ou non la présence d’un autre. Pour décrire cette relation, on distingue donc deux types d’interactions :

  • les interactions dites agonistiques, celles qui permettent d’établir la relation de dominance-subordination s’il y a lieu, mais qui peuvent aussi simplement servir à éloigner un individu (c’est le cas d’un chat qui collera une baffe à un congénère : il n’est pas son dominant, il avait simplement envie de le chasser). Ces interactions sont perçues comme négatives par les individus. Heureusement, elles ne font donc pas l’exclusivité des relations intraspécifiques.
  • les interactions affiliatives, perçues comme positives : il s’agit de l’allogrooming (toilettage mutuel), du jeu, de l’apport de nourriture pour certaines espèces.

Dans la nature, les secondes sont aussi importantes que les premières pour la structure d’un groupe social. Aucun individu issu d’une espèce sociale n’a intérêt à être exclusivement le dominant, puisque le besoin d’interactions sociales positives fait partie de ses besoins fondamentaux…

Alors POURQUOI est-ce que les dresseurs, éducateurs, débourreurs, s’évertuent à réduire la relation avec les animaux à cette foutue dominance ?? Il n’y a que ça qui compte ? Vous ne faites jamais de câlins à vos animaux, vous ne jouez jamais avec eux ?  Pourquoi être le chef compte-t-il plus que d’être leur ami, leur complice, leur partenaire de jeux, leur coussin favori ??

Dans les vidéos d’éducation qui circulent sur internet, j’entends beaucoup trop parler d’être le chef, de diriger, de dominer… Et le reste ? Le positif ? Que restera-t-il à mon chien si je ne le laisse jamais initier les interactions, si je l’oblige (par la contrainte) à rester dans son panier à longueur de temps, si je lui apprends des ordres sans chercher à lui apporter quoi que ce soit en retour ? De l’ennui, du stress, de la frustration… Et au final, vous l’aurez compris : une relation beaucoup plus négative que positive. Et si je somme du très négatif avec du très peu positif, j’ai du négatif. Et donc oui, une relation de mauvaise qualité avec mon animal.

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut être QUE positif ?

Oui et non. C’est un choix éthique, et il n’est pas toujours facile à faire, j’en conviens. Je pense notamment à l’équitation, mais aussi à la vie en communauté avec nos animaux. Mon imbécile de chat monte sur la table pendant que je mange : l’hygiène et mon souhait de tranquillité m’obligent à l’en pousser, à râler, bref, à agir de manière non positive pour qu’il descende. Est-ce grave ? Non, parce qu’à la fin de la journée, j’aurai eu dix fois plus d’interactions positives avec lui. Il n’aura pas oublié, mais le négatif aura très peu de poids face à la tonne de positif. Mais éthiquement, cela pose tout de même un problème, car j’impose un moment négatif à un animal dont j’ai l’entière responsabilité, sans qu’il soit capable de comprendre pourquoi… On peut être 100% positif, mais cela demande une finesse énorme. Personnellement, je tends donc à une relation la plus positive possible, mais ne peux affirmer que je le suis en permanence.

Il est cependant évident que je prends garde à ne jamais être très négative : pas de cris forts, pas de coups, pas de grosses frayeurs….

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas fixer de règles ?

Sûrement pas ! Nous imposons à nos animaux domestiques de vivre avec nous, humains. Nous les faisons entrer dans nos foyers, nous pratiquons des loisirs avec eux (agility, équitation), nous leur imposons des soins, et nous les imposons à notre entourage. Pour toutes ces raisons, il est nécessaire d’imposer un cadre, de mettre chacun en sécurité, et de faire en sorte que leur vie soit la plus facile possible dans le milieu de vie que nous leur imposons. Ainsi, il est de mon devoir d’aider mon animal à tolérer les manipulations subies chez le vétérinaire, d’apprendre la propreté à mes animaux pour le jour où ils se retrouveront chez quelqu’un d’autre, d’apprendre à mon cheval à ne pas me marcher dessus. Mais toutes ces règles peuvent être fixées de la manière la plus positive (ou la moins négative) possible, avec progressivité, douceur, et sans se prétendre à aucun moment « au-dessus ».

Et l’existence de règles ne fait pas de moi un chef !

Parce que ces règles que j’ai fixées, je les ai fixées dans la bienveillance, sans avoir l’impression d’établir un règlement. Parce que ce que j’ai mis en place, à la fin, n’est rien d’autre qu’un apprentissage associatif (l’animal produit un comportement qui a des conséquences, et il tend à le reproduire ou non selon que ces conséquences sont positives ou négatives). Il ne s’agit pas, aux yeux de l’animal, de règles que j’ai fixées, mais de comportements appris, qui ne sont pas reproduits parce que « c’est moi qui commande », mais simplement parce que leur reproduction a des conséquences.

Si cela améliore ou dégrade ma relation avec mon animal, c’est moi qui le déciderai selon la façon dont je veux lui apprendre les choses. Demandez vous pourquoi votre animal vous obéit, ce que ça lui apporte (le fait-il par crainte ? Parce que vous avez utilisé une pression que vous avez levée au moment où il a produit le bon comportement ? Parce qu’il sait qu’il va recevoir une récompense – friandise, caresse, jouet – ?). Demandez vous ce que vous voulez vraiment être : le chef tout puissant qui se fait obéir et respecter, ou l’ami bienveillant qui pose un cadre sans chercher à contraindre.

Je suis quand même le seul à fixer des règles, est-ce que je ne serais pas un peu le chef du coup ?

A mon sens, l’animal aussi fixe des règles, que nous choisissons ou non de respecter : il impose ses besoins éthologiques, la nécessité de le soigner s’il tombe malade, ses jours « sans » où il va falloir revoir le programme de sa séance, ses comportements qui ne nous arrangent pas toujours. Bien sûr nous pouvons faire le choix de fermer les yeux sur toutes ces règles, et nous ne sommes alors rien d’autre qu’un très mauvais ami.

A chacun de se placer comme bon lui semble.

Mais si un dresseur vous parle de vous placer en chef, et que cela sonne faux, vous avez le droit. Vous avez le choix.

 

 

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Ils sont tous bêtes et je suis leur chef

Depuis quelques temps, j’ai repris la (mauvaise) habitude de répondre aux discussions sur l’éducation, sur les groupes Facebook et autres forums. Je dis « mauvaise » parce que je m’y fais plus de mal que je ne fais de bien. J’en ai quand même tiré l’envie de faire quelques articles sur les clichés les plus répandus en éducation, en reprenant un peu les bases scientifiques associées. Parce que, n’en déplaise aux gens persuadés que la science se trompe, de nombreux chercheurs travaillent sur l’éthologie depuis des dizaines d’années, et sont à peu près d’accord sur un certain nombre de points.

 

Donc aujourd’hui, on va parler « dominance ». Oui je sais, j’en parle beaucoup. C’est pas que ce soit un sujet qui me tienne à coeur, mais il s’agit de l’excuse n°1 à la maltraitance et à la mauvaise foi. Mon animal est malpropre ? Hop, dominance. Mon animal est agressif ? Hop, dominance. Mon animal ne m’écoute pas quand je lui donne des ordres ? Dominance suprême. Et je ne vais certainement pas faire d’efforts alors que c’est lui qui n’y met pas du sien !

Mais alors, déjà, la dominance, c’est quoi ?

J’en profite juste pour souligner qu’on parle bien de dominance, un animal est dominant, pas dominateur… On rentrerait dans un tout autre registre !

La dominance donc, est un terme utilisé en éthologie pour désigner une relation entre deux individus. On parle de relation de dominance-subordination. Il s’agit du résultat d’une somme de conflits pour l’accès aux ressources. En gros, combien de fois l’individu A a viré l’individu B de la gamelle de nourriture ou du tas de foin, combien de fois B l’a fait, comment le conflit s’est soldé à chaque fois. Partant de cette idée, on peut déjà oublier les « mon chien est très dominant »… Ca n’a simplement aucun sens. On est dominant par rapport à quelqu’un.

L’idée, si on veut être un peu finaliste, c’est de supprimer les conflits au sein d’un groupe social ! Au bout d’un nombre suffisant de conflits, les individus se comprendront, la relation sera établie, et il n’y aura plus besoin de se battre. A pourra accéder à la nourriture à la place de B sans que celui-ci ne se rebiffe plus. Est-ce que ça veut dire que B doit souffrir de cette relation ? Non. Est-ce que ça veut dire que B n’aura plus à manger ? Non. Est-ce que ça veut dire que A aura un accès prioritaire systématique à la nourriture ? Certainement pas. Ca veut simplement dire que si A veut aller manger, il peut y aller. Mais s’il n’a pas faim, s’il a trouvé mieux à manger, alors B aura accès aux ressources, que A y ait déjà eu accès ou non. Vous commencez à les voir venir, ces gens qui mangent systématiquement avant leur chien ?

Mais alors, comment ça se passe chez nos animaux de compagnie ?

-Le plus simple, le chat. De nos jours, on ne qualifie pas le chat d’espèce sociale, dans le sens où dans la nature, les chats ne forment pas de groupe. Il peut y avoir des relations qui se tissent entre certains individus, mais ce n’est pas systématique et il n’y a pas de hiérarchie. Vouloir dominer son chat est donc le non-sens le plus total…

-Le cheval, ensuite. Aaah le cheval, cette espèce que l’on s’évertue à vouloir dominer pour lui faire réaliser des exercices qui n’ont aucun sens pour lui – mais quand même, il pourrait respecter mon autorité, un peu ! -. Le cheval est une espèce sociale (n’en déplaise aux gens qui font vivre leurs chevaux sans congénère…) chez qui il existe des relations de dominance-subordination et une hiérarchie au sein du groupe. Mais attention ! Hiérarchie ne veut pas dire A > B > C > D… Il peut y avoir des subtilités, du style A > B, B > C mais A < C… En fait, il n’y a presque jamais de chef-étalon contrairement à ce que la légende urbaine voudrait.

-Le chien, pour finir. Le chien est une espèce sociale, qui forme naturellement des groupes, même à l’état « sauvage » (on parle de chiens féraux, retournés à la vie sauvage au bout de plusieurs générations). Mais au sein de ces groupes, on n’est pas encore convaincu de l’existence de relations de dominance-subordination. On a plutôt l’impression qu’il s’agit d’une question de motivation pour la ressource concernée. En gros, si A a très envie de cette cuisse de poulet, il va aller la réclamer à B à chaque fois qu’il en trouvera une. Par contre, si B a un fort penchant pour les poubelles, c’est lui qui aura l’ascendant à chaque fois.

Appliquons maintenant ça à la relation homme-animal…

Du coup, si je récapitule :

-la relation de dominance-subordination est le résultat d’une somme de conflits pour l’accès aux ressources

-elle existe à coup sûr chez assez peu d’espèces domestiques

Le deuxième point devrait déjà permettre d’éliminer toute discussion en ce qui concerne le chien et le chat.

Mais admettons qu’on veuille quand même être le dominant.

Vous faites vos besoins dans une litière ? Vous mangez des croquettes (ou un plat cuisiné, mais par terre, dans une gamelle) ? Du foin ? Vous jouez à la balle ? Vous dormez dans un panier ?

Si la réponse à toutes ces questions est « non » alors ça n’a aucun sens de parler de dominance avec vos animaux, parce que vous ne partagez pas les mêmes ressources qu’eux. Il n’y a donc pas de compétition possible.

Si votre chien ou votre cheval vous agresse quand vous touchez à sa nourriture ou ses jouets, c’est qu’il y a un problème d’insécurité dans votre relation, pas qu’il essaye de prendre l’ascendant sur vous. Questionnez vous sur son confort de vie, demandez vous si ses besoins éthologiques sont satisfaits, interrogez vous sur ce que vous lui apportez au quotidien et s’il a des raisons de mal se sentir en votre présence… Ne vous demandez pas s’il veut être le chef, il s’en fout complètement ! 

 

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1,93

Du bout de ses oreilles tombantes à la pointe de sa queue, Dewey pèse 1,93 kg. Un cours d’anatomie vivant. Il y a deux ans, en surpoids, il en pesait 3,03. Plus d’un kilo de graisse et de muscle envolé, sur un petit lapin, ça compte.

On voit à peine ses yeux enfoncés dans leurs orbites, maintenus là par l’état de maigreur et de déshydratation du petit animal. Il réagit peu. Il ne se débat pas, même quand on l’embête. A la base de son oreille droite, il y a une grosse masse chaude, dans laquelle on devine des tonnes de pus qui ne demandent qu’à sortir. Dans sa bouche, des dents trop longues, beaucoup trop longues, qui empêchent Dewey de manger depuis des mois.

Le constat est affligeant. Moi qui ne suis pas une grande amatrice de « NACs », je n’ai pas besoin d’un oeil expert pour me rendre compte de la gravité de la situation. Dans la petite salle de consultation, nous sommes nombreux à nous demander comment Dewey va pouvoir vivre.

De son côté, la propriétaire part dans tous les sens. Ne comprend pas. Elle ne réalise pas que son lapin souffre quand nous lui expliquons qu’une prémolaire lui a perforé la joue, n’imagine pas que cette otite puisse mériter un traitement chirurgical. Ne conçoit pas de dépenser les centaines d’euros dont nous aurions besoin pour remettre la petite bête d’aplomb. Elle négocie tout : le bilan sanguin, c’est bien nécessaire ? Le scanner, vous croyez ? Il faut vraiment qu’il reste hospitalisé si longtemps ? Elle recompte, sur son téléphone, ce qu’elle aurait à payer si nous renoncions à faire ci ou ça. Nous avons du mal à concevoir d’y renoncer. Deux mondes, deux langages différents. La médecine d’un côté, le coût monumental des soins de l’autre, tellement méconnu en France. Je m’efforce de pardonner.

Après des négociations terriblement longues, nous parvenons à récupérer Dewey pour une nuit d’hospitalisation et un parage dentaire, c’est tout. Rien pour l’otite, pas de bilan sanguin ni de scanner. Autrement dit : le risque anesthésique n’est pas maîtrisé, nous ne savons pas vraiment ce que nous allons opérer, et le lapin continuera à souffrir. Evidemment, la clinicienne parle au moins de vider l’abcès de son oreille sans rien compter de plus.

Dewey passe la nuit sous perfusion. Il va plutôt bien pour un animal mourant. Il mange comme un affamé (mais pas son foin, dont la propriétaire a toujours cru qu’il devait simplement servir de litière), et le reste du temps, il reste aplati dans un coin de sa cage.

Le lendemain, stétho sur son thorax, je réalise qu’un truc cloche. Son coeur déconne. Impossible de savoir à quel point, mais mon auscultation n’est pas normale. Inutile d’imaginer lui faire un quelconque examen cardiaque. J’appelle la propriétaire. Trois fois. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire d’un lapin cardiopathe ? Pas de réponse. Je laisse un message lui demandant de nous rappeler de toute urgence. Rien ne se passe. Je commence à avoir du mal à pardonner.

Nous montons au bloc, posons le masque d’anesthésie sur le nez du lapin bélier. Il s’endort. Pinces à ECG. L’appareil se met directement à hurler. La clinicienne aussi. La fréquence cardiaque du lapin est à peu près la moitié de ce qu’elle devrait être en réalité. Nous coupons l’anesthésie en urgence. Le coeur repart, Dewey revient à lui. Nous le remettons dans sa cage : ses dents et son oreille attendront. Nous lui donnons des tonnes de légumes et de granulés, façon « dernier repas du condamné ». Nous savons tous ce qui l’attend : faute d’argent, faute d’investissement, faute de chance peut-être, tôt ou tard, Dewey devra être euthanasié. Ou mourra de sa douleur.

Le coeur un peu gros, je relis le compte-rendu de la consultation d’il y a deux ans. Je lis « lapin en surpoids », « augmenter la proportion de foin dans la ration », « élongation d’une prémolaire, consulter un vétérinaire si l’appétit de Dewey devient sélectif ou si l’animal maigrit ».

J’ai de plus en plus de mal à pardonner.

 

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Un peu de moi

On m’avait pas dit

On m’avait dit les années de prépa, on m’avait dit le concours. On m’avait dit le taux de réussite ridicule. On m’avait dit l’échec. On m’avait dit les doutes et les regrets.

On m’avait pas dit les cours magistraux qui s’éternisent, le besoin que ça se termine.

On m’avait dit les gardes, les gens difficiles à gérer. On m’avait pas dit la nécessité d’être physiquement et moralement disponible, tout le temps, quoi qu’il arrive, quelle que soit l’attitude de la personne en face, quel que soit le motif de consultation (ça va pas trop depuis une semaine mais bon, là, il est 2h du matin alors j’ai décidé de vous l’amener parce que ça va plus du tout). On m’avait pas dit que parfois, c’était un peu dur de ne pas garder son jugement pour soi (je pensais pas moi, qu’un chat pouvait tomber du 8ème étage !).

On m’avait dit la masse de connaissances à acquérir. On m’avait pas dit le peu de temps pour les mettre en application, à l’épreuve. On m’avait pas dit comme tout vole en éclat face à la réalité. On m’avait pas dit comme on a le sentiment d’avoir des montagnes à gravir pour devenir, peut-être pas bon, mais moins médiocre. On m’avait pas dit les soirées entières à ruminer – est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ?-, la peur de prendre des nouvelles – tout va bien, ouf, mais qu’est-ce que j’ai vraiment fait pour ?. Les doutes qui vous sautent à la gorge dès la porte du cabinet refermé. T’es sûre ? Tu crois pas que c’était ça plutôt que ci ? Tu crois que ton traitement est bon ? On m’avait pas dit les insomnies  passées à redérouler le fil de la consultation – et merde j’ai raté ça, est-ce que c’est grave  ou pas ? La solitude, la peur, un jour, d’oublier un truc vraiment important.

On m’avait dit les euthanasies. On m’avait pas dit les doutes, encore, qui viennent vous broyer le ventre une fois la porte du congélateur refermée- est-ce qu’il n’y avait vraiment rien d’autre à faire ?. On m’avait pas dit les interrogations des gens auxquelles on n’a jamais vraiment de réponse – est-ce qu’il souffre, est-ce qu’il y a encore quelque chose à faire ?. On m’avait pas dit la détresse, la vraie, celle qui les accompagne sur le chemin du retour vers une maison vide et dépouillée à jamais.

 

Mais on m’avait pas non plus dit les sourires, la chaleur humaine, les animaux sympas, les chiots, les chatons, les trucs pas graves, les trucs plus graves mais qu’on soigne, les vaccins – les vrais, ceux qui ne cachent pas un problème-qu’on-en-parlera-au-vaccin-, les mercis, les ça va mieux, les poignées de main, les léchouilles, les sorties d’hospitalisation.

On m’avait pas dit, mais je le savais, que je m’étais embarquée dans un ascenseur émotionnel et dans une sacrée galère. On m’a pas non plus dit que je regretterai pas. On verra. Pour l’instant, je re-signe tous les jours si vous me le demandez.

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