Non classé

Comment l’école nous apprend à détester notre métier

Si je veux faire le bilan de mes sept ans d’études post-bac, c’est le constat principal qui en ressort. Si j’avais écouté tout mon entourage, j’aurais probablement déjà changé de métier.

D’abord, il y a le mépris de la clinique. Vous savez, ce truc pénible où on passe nos journées à vacciner le-chien-de-madame-Michu. Ce vieil argument débile que viennent nous ressortir, au fil des conférences et des forums des métiers, les inspecteurs de viande de chez Charal et les profs en école de commerce. Cette expression qui omet de préciser qu’il n’y a pas deux chiens, pas deux Madame Michu pareilles. Et si l’acte vaccinal n’a rien de passionnant, c’est occulter la richesse du métier que d’oublier de préciser ça : le sel de la clinique, la saveur de ce travail, c’est aussi le contact humain qu’il apporte et le plaisir de voir des animaux qui vont bien.

Quoi, des animaux qui vont bien ? Boum, deuxième claque, on n’est pas là pour ça. Et rapidement ceux qui ont quand même choisi la clinique vous font comprendre qu’être un vétérinaire généraliste, ce n’est pas bien. Comment pourrait-on vouloir se contenter d’une structure de base, avec un diplôme de base, des équipements de base ? Comment, tu ne vises pas le board européen, tu n’as pas d’endoscope là où tu travailles ? Car comment vivre sans jolis cas sur lesquels on peut publier, comment exercer au nom d’autre chose que des chirurgies de pointe ?

Il m’a fallu, et il me faut encore, beaucoup d’aplomb et de conviction pour ne pas changer d’avis sur ce que je veux faire et être. Inspectrice en abattoir, ce n’est pas pour moi et je suis bien là où je suis. Non, rien ne me met de meilleure humeur que vacciner un chiot et discuter éducation avec ses propriétaires. Oui mon diplôme de base me suffit, au moins pour commencer à travailler – on verra plus tard. Ca ne veut pas dire que je m’estime compétente partout, ça veut dire que j’estime que l’école a fait son boulot, maintenant c’est à l’extérieur que je dois me former. Bien sûr qu’il faut des spécialistes et que ceux qui choisissent ces voies ont toute mon admiration. Mais j’aimerais avoir la leur pour avoir choisi de déblayer, trier, réfléchir en amont d’eux. Nous sommes complémentaires.

Et puis il y a l’hôpital universitaire. Ce lieu où nous sommes pris par la main, même en fin de dernière année, où aucune décision ne nous est laissée et où notre avis n’est que rarement le bienvenu. Ce lieu qui ne nous apprend pas à prendre confiance mais plutôt à perdre en aisance. Ce lieu où le contact avec les gens nous est tellement plus difficile que dans la vraie vie, la faute au million de personnes vues par chaque client de l’hôpital, alors las de se répéter et de se faire promener. Ce lieu où retirer des fils de suture sur une plaie propre d’animal qui va bien nécessite l’avis d’un docteur, on sait jamais. Et enfin, cet endroit où on ne discute que trop rarement du coût des choses, de l’issue de chaque examen, de la balance bénéfice/risque. Bien sûr c’est une école, nous sommes là pour apprendre. Il est légitime de chercher au maximum à poser un beau diagnostic. Mais dans la vraie vie, jamais nous ne ferons ça, et peut-être serait-il intéressant de se ramener parfois à la réalité d’une clientèle qui ne peut pas dépenser systématiquement 700€ à chaque fois que son chat vomit.

C’est ainsi qu’en sortant de l’école, nous nous retrouvons confrontés à des vaccins qu’on nous a appris à mépriser, des jolis cas qu’on ne peut pas investiguer, faute de moyens côté vétérinaire et propriétaire, un manque flagrant d’autonomie et de confiance en nous, et finalement… Un désintérêt total pour un métier où les causes de lassitude sont déjà nombreuses.

A l’heure où tout le monde se demande pourquoi les jeunes vétérinaires se réorientent aussi vite et en aussi grand nombre, peut-être qu’on peut se pencher sur ce qu’on met dans la tête des étudiants vétérinaires ?

Publicités
Par défaut
Non classé

Usage des récompenses en éducation : arrêtons la mauvaise foi

Un autre débat couramment rencontré concerne celui sur l’utilisation des récompenses alimentaires. On lit beaucoup de propriétaires qui se refusent à utiliser une friandise pour récompenser un exercice bien fait. Les arguments « contre » sont  à peu près toujours les mêmes : je veux que mon animal m’obéisse parce qu’il le veut bien et pas pour la nourriture, je veux construire une belle relation avec lui, qui ne soit pas basée sur la nourriture, l’utilisation de la nourriture « mécanise » les animaux et ils ne répondent plus une fois qu’on la retire.

Devinez quoi ? Aucun de ces arguments n’est valable.

Le premier nous ramène au thème de mes précédents articles : c’est le propriétaire qui doit être le chef tout puissant à qui l’animal-dominé obéit de façon inconditionnelle. Demandez-vous alors cinq minutes comment votre animal a appris les ordres que vous lui avez enseignés. De deux choses l’une : soit vous avez utilisé une forme de contrainte, même minime, soit vous avez récompensé d’une autre manière qu’avec la nourriture. Il n’y a pas d’autre solution possible quand on veut faire augmenter la probabilité d’apparition d’un comportement : on renforce. Que ce soit en positif (=ajout d’un stimulus positif) ou en négatif (=retrait d’un stimulus aversif).

Il y a donc fort à parier pour que vous ayez utilisé un stimulus aversif, en bon chef-dominant que vous êtes. Si si, vous vous souvenez, quand vous avez tiré légèrement sur la laisse de votre chien, ou quand vous lui avez appuyé sur l’arrière-train pour qu’il s’asseye ? Ou quand vous avez, à grands renforts de stick, fait bouger les hanches de votre cheval pour la première fois ? Et même si ça n’a pas eu l’air de contrarier vos animaux (peut-être ne les avez vous pas bien regardés ce jour là…), ils ont cédé à une pression. Alors dites moi, vous préférez être obéi parce que vous infligez une pression à vos animaux, ou parce qu’ils sont contents de recevoir une récompense en faisant ce que vous demandez ? Dans les deux cas, vous serez obéis, mais l’impact psychologique ne sera pas le même.

Mais peut-être avez-vous utilisé un stimulus positif autre que la nourriture. Dans ce cas, qu’est-ce que ça change ? Si votre animal aime les caresses, son jouet, ou être récompensé par un « c’est bien » enthousiaste, il appréciera autant ces formes de récompenses qu’il appréciera la nourriture venant d’une autre personne que vous. C’est-à-dire que soit vous avez un animal très familier de l’humain qui appréciera tout venant de n’importe quel humain, soit vous avez un animal peu familier qui ne jure que par vous, et la nourriture n’y changera pas grand chose si vous ne cherchez pas à travailler sur ce point là. Et il ne faut pas oublier que les caresses, les jouets, le « c’est bien » sont loin de marcher avec tous les animaux. Ceci dit, si vous êtes déjà dans la recherche d’une méthode positive, il n’y a pas grand chose à redire.

 

Le second argument est mon préféré (non.).

Vous voulez une belle relation avec votre animal ? C’est louable. Il convient de rappeler ce qu’est une relation : c’est une somme d’interactions positives et négatives. Une « belle » relation fait donc pencher la balance du côté positif. C’est déjà loin d’être évident pour tout le monde : on voit des propriétaires d’animaux n’utiliser que très peu d’interactions positives. Et ce qui me désespère dans tout ça, c’est que leurs animaux les aiment quand même… Pourquoi ? Parce que ce sont des créatures sociales, parce qu’ils trouvent leur compte dans la relation malgré tout. Mais peut-être que ces relations-là gagneraient à être un peu éclairées.

Et là encore, on voit des gens espérer se faire obéir par la coercition en n’utilisant que peu de récompenses, et espérer une « belle » relation. Sincèrement, si j’avais ce type de relation avec un animal, même s’il ne jurait que par moi, je ne la trouverais pas belle, mais plutôt incroyablement triste.

Quand j’utilise la nourriture avec mon animal, il produit des endorphines. Dit autrement : il passe un moment agréable. Et à force d’exercices répétés, à force de travailler souvent comme cela, mon animal sait en me voyant qu’il va passer un moment agréable. Vous vous souvenez de la somme d’interactions ? La voilà soudain qui penche vers le positif.

Je ne dis pas que c’est le seul moyen de construire une « belle relation ». Mais c’en est un, et probablement l’un des plus puissants.

 

Enfin, pour la nourriture qui mécanise les animaux… Je pense qu’il ne faut jamais avoir bien regardé un chien hyper enthousiaste sur son parcours d’agility ou un cheval qui se jette de tout son coeur dans les exercices demandés parce qu’il a été éduqué au clicker et avec la nourriture pour dire ça. Ce qui mécanise les animaux, c’est la violence, la peur, la résignation. Un animal qui ne veut pas faire ne fera pas sous prétexte que la nourriture a été ajoutée. Un animal qui a peur de mourir fera ce que vous lui demandez… Mais encore une fois, est-ce vraiment ce que vous voulez ?

Quant aux animaux qui arrêtent d’obéir le jour où ils n’ont plus la nourriture, réfléchissons cinq minutes à la façon dont les choses se sont installées :

Un jour vous avez appris à votre chien à s’asseoir à la friandise. Il l’a fait, très bien.

Au bout d’une semaine, vous avez demandé à votre chien de s’asseoir sans friandise. Ne comprenant pas, parce que l’apprentissage n’était pas encore généralisé pour lui, il n’a rien fait. Alors vous avez plongé votre main dans votre poche à la recherche d’une croquette en disant « assis ». Il a obéi.

Les fois suivantes vous avez réessayé sans sortir la croquette tout de suite.
Voilà comment votre chien a appris qu’il suffisait d’attendre que la croquette arrive pour obéir.

Les apprentissages ont besoin de se généraliser, parfois il faut juste prendre le temps et ne pas se mettre la pression : ça viendra. Mais si vous demandez trop, trop vite, vous casserez quelque chose…

 

Alors bien sûr, je ne dis pas qu’il FAUT utiliser la nourriture. Bien sûr c’est une méthode d’éducation qui a ses inconvénients et qui demande de travailler méthodiquement pour éviter les problèmes d’animal qui réclame trop, qui perd en concentration, qui n’obéit plus une fois la friandise retirée. Je dis juste que juger les gens qui l’utilisent en les menaçant de ne pas avoir de belle relation avec leur animal n’a aucun sens, et que vous feriez mieux de balayer devant votre porte en vous demandant POURQUOI votre animal obéit si ce n’est pas parce qu’il y trouve son compte.

Et non, ce n’est pas parce que vous êtes son leader et qu’il vous fait confiance.

Par défaut
Non classé, Réflexions

Ils sont tous bêtes et je suis leur chef #2

J’ai pris le temps de mûrir un peu plus cet article, notamment parce que je vais y exposer des points de vue, ce qui n’était pas le cas dans l’article précédent. En effet, il y a quelques jours, je donnais des définitions acceptées par l’ensemble de la communauté scientifique, des faits, de simples descriptions.

Ce ne sera pas exclusivement le cas dans cet article.

La question à poser, maintenant que j’ai établi que la dominance interspécifique était une notion dépourvue de sens, c’est « qu’est-ce que je suis si je ne suis pas le dominant ? » (et son pendant « je peux un peu être le chef quand même ? »).

Alors, d’abord, il faut expliquer la chose suivante : au sein des espèces sociales, il existe des relations. Je n’ai pas, à ce stade, parlé de dominance-subordination, même si c’est la première à laquelle nous, humains, songeons (ce qui peut soulever quelques interrogations d’ailleurs…).

Une relation, au sens purement éthologique du terme, c’est une somme d’interactions positives et négatives. C’est cette somme qui fera qu’un animal apprécie ou non la présence d’un autre. Pour décrire cette relation, on distingue donc deux types d’interactions :

  • les interactions dites agonistiques, celles qui permettent d’établir la relation de dominance-subordination s’il y a lieu, mais qui peuvent aussi simplement servir à éloigner un individu (c’est le cas d’un chat qui collera une baffe à un congénère : il n’est pas son dominant, il avait simplement envie de le chasser). Ces interactions sont perçues comme négatives par les individus. Heureusement, elles ne font donc pas l’exclusivité des relations intraspécifiques.
  • les interactions affiliatives, perçues comme positives : il s’agit de l’allogrooming (toilettage mutuel), du jeu, de l’apport de nourriture pour certaines espèces.

Dans la nature, les secondes sont aussi importantes que les premières pour la structure d’un groupe social. Aucun individu issu d’une espèce sociale n’a intérêt à être exclusivement le dominant, puisque le besoin d’interactions sociales positives fait partie de ses besoins fondamentaux…

Alors POURQUOI est-ce que les dresseurs, éducateurs, débourreurs, s’évertuent à réduire la relation avec les animaux à cette foutue dominance ?? Il n’y a que ça qui compte ? Vous ne faites jamais de câlins à vos animaux, vous ne jouez jamais avec eux ?  Pourquoi être le chef compte-t-il plus que d’être leur ami, leur complice, leur partenaire de jeux, leur coussin favori ??

Dans les vidéos d’éducation qui circulent sur internet, j’entends beaucoup trop parler d’être le chef, de diriger, de dominer… Et le reste ? Le positif ? Que restera-t-il à mon chien si je ne le laisse jamais initier les interactions, si je l’oblige (par la contrainte) à rester dans son panier à longueur de temps, si je lui apprends des ordres sans chercher à lui apporter quoi que ce soit en retour ? De l’ennui, du stress, de la frustration… Et au final, vous l’aurez compris : une relation beaucoup plus négative que positive. Et si je somme du très négatif avec du très peu positif, j’ai du négatif. Et donc oui, une relation de mauvaise qualité avec mon animal.

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut être QUE positif ?

Oui et non. C’est un choix éthique, et il n’est pas toujours facile à faire, j’en conviens. Je pense notamment à l’équitation, mais aussi à la vie en communauté avec nos animaux. Mon imbécile de chat monte sur la table pendant que je mange : l’hygiène et mon souhait de tranquillité m’obligent à l’en pousser, à râler, bref, à agir de manière non positive pour qu’il descende. Est-ce grave ? Non, parce qu’à la fin de la journée, j’aurai eu dix fois plus d’interactions positives avec lui. Il n’aura pas oublié, mais le négatif aura très peu de poids face à la tonne de positif. Mais éthiquement, cela pose tout de même un problème, car j’impose un moment négatif à un animal dont j’ai l’entière responsabilité, sans qu’il soit capable de comprendre pourquoi… On peut être 100% positif, mais cela demande une finesse énorme. Personnellement, je tends donc à une relation la plus positive possible, mais ne peux affirmer que je le suis en permanence.

Il est cependant évident que je prends garde à ne jamais être très négative : pas de cris forts, pas de coups, pas de grosses frayeurs….

 

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas fixer de règles ?

Sûrement pas ! Nous imposons à nos animaux domestiques de vivre avec nous, humains. Nous les faisons entrer dans nos foyers, nous pratiquons des loisirs avec eux (agility, équitation), nous leur imposons des soins, et nous les imposons à notre entourage. Pour toutes ces raisons, il est nécessaire d’imposer un cadre, de mettre chacun en sécurité, et de faire en sorte que leur vie soit la plus facile possible dans le milieu de vie que nous leur imposons. Ainsi, il est de mon devoir d’aider mon animal à tolérer les manipulations subies chez le vétérinaire, d’apprendre la propreté à mes animaux pour le jour où ils se retrouveront chez quelqu’un d’autre, d’apprendre à mon cheval à ne pas me marcher dessus. Mais toutes ces règles peuvent être fixées de la manière la plus positive (ou la moins négative) possible, avec progressivité, douceur, et sans se prétendre à aucun moment « au-dessus ».

Et l’existence de règles ne fait pas de moi un chef !

Parce que ces règles que j’ai fixées, je les ai fixées dans la bienveillance, sans avoir l’impression d’établir un règlement. Parce que ce que j’ai mis en place, à la fin, n’est rien d’autre qu’un apprentissage associatif (l’animal produit un comportement qui a des conséquences, et il tend à le reproduire ou non selon que ces conséquences sont positives ou négatives). Il ne s’agit pas, aux yeux de l’animal, de règles que j’ai fixées, mais de comportements appris, qui ne sont pas reproduits parce que « c’est moi qui commande », mais simplement parce que leur reproduction a des conséquences.

Si cela améliore ou dégrade ma relation avec mon animal, c’est moi qui le déciderai selon la façon dont je veux lui apprendre les choses. Demandez vous pourquoi votre animal vous obéit, ce que ça lui apporte (le fait-il par crainte ? Parce que vous avez utilisé une pression que vous avez levée au moment où il a produit le bon comportement ? Parce qu’il sait qu’il va recevoir une récompense – friandise, caresse, jouet – ?). Demandez vous ce que vous voulez vraiment être : le chef tout puissant qui se fait obéir et respecter, ou l’ami bienveillant qui pose un cadre sans chercher à contraindre.

Je suis quand même le seul à fixer des règles, est-ce que je ne serais pas un peu le chef du coup ?

A mon sens, l’animal aussi fixe des règles, que nous choisissons ou non de respecter : il impose ses besoins éthologiques, la nécessité de le soigner s’il tombe malade, ses jours « sans » où il va falloir revoir le programme de sa séance, ses comportements qui ne nous arrangent pas toujours. Bien sûr nous pouvons faire le choix de fermer les yeux sur toutes ces règles, et nous ne sommes alors rien d’autre qu’un très mauvais ami.

A chacun de se placer comme bon lui semble.

Mais si un dresseur vous parle de vous placer en chef, et que cela sonne faux, vous avez le droit. Vous avez le choix.

 

 

Par défaut
Non classé

1,93

Du bout de ses oreilles tombantes à la pointe de sa queue, Dewey pèse 1,93 kg. Un cours d’anatomie vivant. Il y a deux ans, en surpoids, il en pesait 3,03. Plus d’un kilo de graisse et de muscle envolé, sur un petit lapin, ça compte.

On voit à peine ses yeux enfoncés dans leurs orbites, maintenus là par l’état de maigreur et de déshydratation du petit animal. Il réagit peu. Il ne se débat pas, même quand on l’embête. A la base de son oreille droite, il y a une grosse masse chaude, dans laquelle on devine des tonnes de pus qui ne demandent qu’à sortir. Dans sa bouche, des dents trop longues, beaucoup trop longues, qui empêchent Dewey de manger depuis des mois.

Le constat est affligeant. Moi qui ne suis pas une grande amatrice de « NACs », je n’ai pas besoin d’un oeil expert pour me rendre compte de la gravité de la situation. Dans la petite salle de consultation, nous sommes nombreux à nous demander comment Dewey va pouvoir vivre.

De son côté, la propriétaire part dans tous les sens. Ne comprend pas. Elle ne réalise pas que son lapin souffre quand nous lui expliquons qu’une prémolaire lui a perforé la joue, n’imagine pas que cette otite puisse mériter un traitement chirurgical. Ne conçoit pas de dépenser les centaines d’euros dont nous aurions besoin pour remettre la petite bête d’aplomb. Elle négocie tout : le bilan sanguin, c’est bien nécessaire ? Le scanner, vous croyez ? Il faut vraiment qu’il reste hospitalisé si longtemps ? Elle recompte, sur son téléphone, ce qu’elle aurait à payer si nous renoncions à faire ci ou ça. Nous avons du mal à concevoir d’y renoncer. Deux mondes, deux langages différents. La médecine d’un côté, le coût monumental des soins de l’autre, tellement méconnu en France. Je m’efforce de pardonner.

Après des négociations terriblement longues, nous parvenons à récupérer Dewey pour une nuit d’hospitalisation et un parage dentaire, c’est tout. Rien pour l’otite, pas de bilan sanguin ni de scanner. Autrement dit : le risque anesthésique n’est pas maîtrisé, nous ne savons pas vraiment ce que nous allons opérer, et le lapin continuera à souffrir. Evidemment, la clinicienne parle au moins de vider l’abcès de son oreille sans rien compter de plus.

Dewey passe la nuit sous perfusion. Il va plutôt bien pour un animal mourant. Il mange comme un affamé (mais pas son foin, dont la propriétaire a toujours cru qu’il devait simplement servir de litière), et le reste du temps, il reste aplati dans un coin de sa cage.

Le lendemain, stétho sur son thorax, je réalise qu’un truc cloche. Son coeur déconne. Impossible de savoir à quel point, mais mon auscultation n’est pas normale. Inutile d’imaginer lui faire un quelconque examen cardiaque. J’appelle la propriétaire. Trois fois. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire d’un lapin cardiopathe ? Pas de réponse. Je laisse un message lui demandant de nous rappeler de toute urgence. Rien ne se passe. Je commence à avoir du mal à pardonner.

Nous montons au bloc, posons le masque d’anesthésie sur le nez du lapin bélier. Il s’endort. Pinces à ECG. L’appareil se met directement à hurler. La clinicienne aussi. La fréquence cardiaque du lapin est à peu près la moitié de ce qu’elle devrait être en réalité. Nous coupons l’anesthésie en urgence. Le coeur repart, Dewey revient à lui. Nous le remettons dans sa cage : ses dents et son oreille attendront. Nous lui donnons des tonnes de légumes et de granulés, façon « dernier repas du condamné ». Nous savons tous ce qui l’attend : faute d’argent, faute d’investissement, faute de chance peut-être, tôt ou tard, Dewey devra être euthanasié. Ou mourra de sa douleur.

Le coeur un peu gros, je relis le compte-rendu de la consultation d’il y a deux ans. Je lis « lapin en surpoids », « augmenter la proportion de foin dans la ration », « élongation d’une prémolaire, consulter un vétérinaire si l’appétit de Dewey devient sélectif ou si l’animal maigrit ».

J’ai de plus en plus de mal à pardonner.

 

Pour plus d’informations sur le mode de vie de votre lapin, son alimentation, comment s’en occuper… Il y a Marguerite et Cie ! N’attendez pas qu’une catastrophe arrive pour vous renseigner.

 

Par défaut
Non classé

L’odeur de la mort au petit matin

Il est 3h du matin. C’est ma première nuit de travail, de toute ma vie. Je suis affectée aux urgences du « CHU » de l’école. Nous avons été bien occupés. Pas trop, juste ce qu’il faut. Nous avons enchaîné les consultations sans être débordés. Je viens de m’asseoir, au bureau, à côté du téléphone. J’attends. J’espère un peu pouvoir récupérer quelques heures de sommeil. L’interne me dit : « ça devrait être plus calme maintenant

-Oui, ou alors il va nous arriver une sale urgence. De toute façon, j’imagine qu’après 3-4h du matin, il n’y a que des sales urgences ?

-Ouais, c’est un peu ça… »

J’attends. Le téléphone garde son calme. Mon collègue de cinquième année est occupé à des soins, l’interne va l’aider, moi je garde le téléphone.

4h du matin, il sonne.

« Urgences vétérinaires, bonsoir ! »

Le discours est confus à l’autre bout du fil. Une chienne bouledogue américain, 6 ans, ne va pas bien depuis 2-3 jours, ne mange pas, très faible. Le type hésite. Il ne sait pas s’il doit l’amener ou pas, il habite loin et n’a pas beaucoup d’argent. Je lui confirme que vu sa description, nous l’amener semble particulièrement indiquer. Mais il ne sait pas. La conversation dure plusieurs minutes pendant lesquelles il me décrit les symptômes, et je ne peux rien lui répondre d’autre que : « oh là, oui, il faudrait nous l’amener ». Il ne sait pas, il ne sait pas, il ne sait pas. Et puis d’un coup, d’une voix paniquée : « Ah non mais là elle fait un truc bizarre, j’arrive ». Bien. Je me demande comment préparer une consultation pareille. Je cherche quoi, « truc bizarre » ou « chien qui ne mange pas » dans mes cours ? Je commence par prévenir l’interne. Il n’a pas l’air plus rassuré que moi. Bon, attendons.

Une grosse heure plus tard, le téléphone re-sonne. Le même type, qui me demande s’il peut garer sa voiture dans l’école, « parce qu’elle marche pas ma chienne ». Je lui explique comment faire et j’attends. Dix minutes. Re-sonnerie « je suis dans l’école, vous pouvez venir m’aider à la porter ? ». Hop, je décolle.

Je sors. Je le distingue vaguement dans la nuit, lui fait signe d’approcher sa voiture de la porte. Il s’exécute et ouvre son coffre. Une grosse boulam’ toute blanche, l’oeil hagard, qui respire très vite. Trop vite. Et mal. Allons-y.

Nous voilà à porter ses 40 kilos tous les deux en discutant un peu. Nous la posons dans une salle de consultation le temps de créer un dossier, et nous y revoilà. Réunir les commémo, depuis quand, comment ça a commencé, un évènement particulier ? Examen clinique. Je ne sais pas par où commencer tant rien ne va : la chienne respire mal, elle est en subictère (ça veut dire qu’elle est un peu jaune, mais pas trop), complètement apathique, trop faible pour marcher, trop faible pour réagir à quoi que ce soit. Je commence à discuter hospitalisation avec le type.

L’interne nous rejoint, il réexamine la chienne, m’écoute raconter son histoire. Il arrive à la même conclusion que moi : là, comme ça, sans analyse, on peut dire que ça ne sent pas bon, mais pas ce qu’on sent précisément. On ne peut en tout cas pas le laisser repartir avec sa chienne dans cet état.

Mais il ne sait pas. Il a peur qu’elle meure loin de chez elle. Il a peur de regretter. Il a peur de ne pas pouvoir payer, aussi, un peu. Il a peur, et il aimerait surtout que ce ne soit jamais arrivé. Nous prenons le temps de discuter avec lui, de lui donner différentes options : rentrer chez lui et appeler un vétérinaire à domicile pour assurer les soins de base, rentrer chez lui tout court, ou nous la laisser. Il ne sait pas. Il nous demande si elle souffre. L’interne dit que oui, probablement un peu. Moi, je me demande si elle est encore suffisamment avec nous pour souffrir.

Finalement, au bout d’une bonne heure de consultation, nous lui proposons de lui faire une injection d’anti-douleurs pour la soulager, de la renvoyer à la maison, et de le laisser réfléchir. Il accepte. L’interne prépare une seringue de buprénorphine et l’injecte en sous-cutané. Il est 6h30.

Encore quelques papiers, et ce sera bon, ils pourront rentrer chez eux. L’interne s’en occupe. Je discute encore un peu avec le propriétaire, qui est resté à côté de sa chienne, dans la salle de consultation voisine.

Et puis soudain, alors que ni moi, ni l’interne n’avons les yeux sur la chienne, le propriétaire lance : « Euh, il se passe quoi là ? Ma chienne vomit du sang ! »

Je rejoins la salle d’un bond. Non, elle ne vomit pas du sang. Elle se vide de son sang, par la bouche, par le nez, par l’anus. J’appelle l’interne d’une voix blanche. Il demande au type l’autorisation d’euthanasier sa chienne en urgence, qu’elle ne se rende compte de rien. Le type accepte. L’interne trouve la veine en un temps record et injecte le produit léthal. J’écoute le coeur qui s’arrête. A vrai dire, je n’entends rien, le coeur s’était probablement déjà arrêté avant son injection.

Il est 7h du matin. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti cette odeur que je n’oublierai plus jamais, et que j’associerai pour toujours à la mort.

Nous mettons le corps de la chienne dans un sac et la ramenons, avec le propriétaire qui veut l’enterrer chez lui, à la voiture. Il nous demande s’il aurait dû la ramener plus tôt. Bien sûr qu’il aurait dû, mais ce n’est déjà plus l’heure de regretter. Nous affirmons calmement qu’il n’y aurait probablement rien eu à faire. La vérité, c’est que nous n’en savons rien, mais qu’il est hors de question d’accabler ce pauvre gars.

Il est 7h30. Mon service se termine à 8h. Sur mon compte-rendu, j’écris : « La chienne est décédée au cours de la consultation ».

Il est 8h, la salle d’attente s’est un peu remplie. Ma collègue de quatrième année est venue me relayer. Je lui laisse les 3 chiots d’un mois qui ont la diarrhée, je vais me coucher.

Par défaut
Non classé

As-tu du coeur ?

Nous sommes une dizaine dans la pénombre surchauffée de la salle d’échocardiologie. Sur la table, un border collie de deux ans et demi, pas très patient mais qui a fini par bien vouloir se laisser faire. Assis à quelques mètres, son propriétaire qui attend. On lui a dit, dix jours plus tôt, que son chien avait un souffle. Et de fait, à l’auscultation, son coeur n’est plus qu’un gros souffle. Mais il ne sait pas ce qui se passe exactement. Il avait emmené son chien aux urgences pour un épisode de dysorexie-abattement et on lui a dit que probablement, c’était pas joli-joli là-dedans, mais il ne sait pas à quel point.

La sonde de l’échographe se promène sur le thorax du chien. Les premières images apparaissent et de fait, elles ne sont pas très belles. Pour que je sois capable de m’en rendre compte du haut de mon absence d’expérience dans la matière, il faut qu’elles ne soient vraiment pas belles du tout. Je ne dis rien. Le propriétaire est derrière nous, il me semble normal qu’il apprenne les mauvaises nouvelles calmement, pas au gré de l’échographie, et pas dans ma bouche d’étudiante.

Mais la clinicienne ne se laisse pas démonter : « vous savez comment ça s’appelle ? ». Les étudiants se regardent, interdits, probablement aussi gênés que moi. « C’est une maladie d’Ebstein, c’est hyper rare ! ». Elle a l’air content du clinicien qui a diagnostiqué un truc rare, et par ce biais quasiment trouvé un trésor. Je jette un regard en biais au propriétaire : il a le regard dans le vide, il ne dit rien. Pas besoin qu’il parle pour savoir ce qu’il pense : il vient de se prendre un coup de massue sur la tronche.

Et ça continue. « Avec un coeur comme ça, c’est un miracle que le chien aille aussi bien ». Certaines étudiantes se lancent aussi dans le jeu du « dis quelque chose d’horrible devant le propriétaire » en commentant l’état, en effet très remodelé du coeur. Et entre deux commentaires du même acabit, ce ne sont que termes techniques, images échograpgiques incompréhensibles, et autres prises de mesures tout aussi incompréhensibles.

Et si j’ai des ambitions de devenir un bon médecin un jour, j’espère ne jamais, jamais, afficher le même air ravi dans une telle situation.

Par défaut
Non classé

N’oublie pas #1

Ambiance bruyante et agitée de la salle de pré-consultation. Je tripatouille une bouledogue anglaise, suivie parce qu’elle a « des paramètres hépatiques augmentés ». En gros, son foie est malade, mais on ne sait pas pourquoi, et surtout, elle n’a aucun symptôme. Je comprends bien à mon interrogatoire que les propriétaires de la chienne ne comprennent pas trop pourquoi elles sont là : « Elle va très bien ». Et en effet la chienne est en plutôt bon état. Elle est affectueuse, attentive, tout est normal par ailleurs.
Par acquis de conscience, je demande distraitement : « Elle est gentille ? ». Le but est de savoir si je peux faire mon examen clinique sans me poser de question ou si la chienne risque de grogner ou de pincer. Étonnamment, les propriétaires me conseillent de me méfier, m’expliquant que la chienne en a assez d’être retournée dans tous les sens depuis plusieurs mois, et que la dernière prise de sang s’est très mal passée. Je fais donc mon examen prudemment, en douceur, en ponctuant mes gestes de caresses. La chienne est très gentille, mais les propriétaires m’assurent que c’est parce qu’elles sont là.

Je termine ma pré-consultation, indique aux propriétaires qu’elles peuvent patienter. D’un air hésitant, timides, elles lancent un : « On a une faveur à vous demander… » et réclament à être présentes pour la prise de sang. Ayant effectué le geste à la chaîne depuis le matin, je n’y vois pas d’inconvénient mais réponds que je vais voir avec ma supérieure, que je ne sais pas si nous aurons les locaux pour ça.

Je présente le cas à la consultante, qui ponctue son discours de « elles sont chiantes » et me raconte le millions de mails échangés avec ces dames. Alors oui d’accord, elles sont fatigantes. Fatigantes comme des humaines stressées. Je lui fais part de leur requête, elle m’affirme que c’est hors de question, et nous commençons la seconde partie de la consultation ; celle où c’est son tour de voir la chienne. Elle discute rapidement avec les propriétaires, qui posent des millions de questions auxquelles les réponses sont toujours succintes. Ce n’est pas la faute de la consultante : parfois, il n’y a simplement pas de réponse. N’empêche. Je sens bien qu’elles ne sont pas rassurées, qu’elles ont le sentiment qu’on leur cache quelque chose.

Elles répètent leur requête, pensant que je ne l’ai pas fait. Et bien sûr, la réponse est toujours non, doublée d’un : « les étudiants sont trop inexpérimentés pour réaliser ce genre de geste devant le propriétaire ». Ah oui, donc c’eeest ma faute. Regard implorant des propriétaires dans ma direction. Pour ne pas placer ma supérieure en porte-à-faux, j’attends le départ des dames pour redire à la vétérinaire que vraiment, ça ne me dérange pas.

Elle m’a répondu, avec les gestes du bras correspondants : « Oh tu sais, ces gens là, tu leur donnes ça, ils demandent ça, alors il faut dire non tout de suite ».

Je ne suis pas d’accord. Ce sont juste des humains inquiets.

C’est comme ça qu’on désolidarise les gens de la médecine, ou de la médecine vétérinaire.

C’est comme ça que des animaux malades sont sous-médicalisés.

C’est comme ça, qu’à terme, au bout d’un trop grand nombre de déceptions, on perd un client.

Je crois que c’est le genre de consultation à la fin de la quelle Jaddo aurait dit « n’oublie pas ». En tout cas, moi, je n’oublierai pas.

Par défaut