Réflexions

Ils sont tous bêtes et je suis leur chef

Depuis quelques temps, j’ai repris la (mauvaise) habitude de répondre aux discussions sur l’éducation, sur les groupes Facebook et autres forums. Je dis « mauvaise » parce que je m’y fais plus de mal que je ne fais de bien. J’en ai quand même tiré l’envie de faire quelques articles sur les clichés les plus répandus en éducation, en reprenant un peu les bases scientifiques associées. Parce que, n’en déplaise aux gens persuadés que la science se trompe, de nombreux chercheurs travaillent sur l’éthologie depuis des dizaines d’années, et sont à peu près d’accord sur un certain nombre de points.

 

Donc aujourd’hui, on va parler « dominance ». Oui je sais, j’en parle beaucoup. C’est pas que ce soit un sujet qui me tienne à coeur, mais il s’agit de l’excuse n°1 à la maltraitance et à la mauvaise foi. Mon animal est malpropre ? Hop, dominance. Mon animal est agressif ? Hop, dominance. Mon animal ne m’écoute pas quand je lui donne des ordres ? Dominance suprême. Et je ne vais certainement pas faire d’efforts alors que c’est lui qui n’y met pas du sien !

Mais alors, déjà, la dominance, c’est quoi ?

J’en profite juste pour souligner qu’on parle bien de dominance, un animal est dominant, pas dominateur… On rentrerait dans un tout autre registre !

La dominance donc, est un terme utilisé en éthologie pour désigner une relation entre deux individus. On parle de relation de dominance-subordination. Il s’agit du résultat d’une somme de conflits pour l’accès aux ressources. En gros, combien de fois l’individu A a viré l’individu B de la gamelle de nourriture ou du tas de foin, combien de fois B l’a fait, comment le conflit s’est soldé à chaque fois. Partant de cette idée, on peut déjà oublier les « mon chien est très dominant »… Ca n’a simplement aucun sens. On est dominant par rapport à quelqu’un.

L’idée, si on veut être un peu finaliste, c’est de supprimer les conflits au sein d’un groupe social ! Au bout d’un nombre suffisant de conflits, les individus se comprendront, la relation sera établie, et il n’y aura plus besoin de se battre. A pourra accéder à la nourriture à la place de B sans que celui-ci ne se rebiffe plus. Est-ce que ça veut dire que B doit souffrir de cette relation ? Non. Est-ce que ça veut dire que B n’aura plus à manger ? Non. Est-ce que ça veut dire que A aura un accès prioritaire systématique à la nourriture ? Certainement pas. Ca veut simplement dire que si A veut aller manger, il peut y aller. Mais s’il n’a pas faim, s’il a trouvé mieux à manger, alors B aura accès aux ressources, que A y ait déjà eu accès ou non. Vous commencez à les voir venir, ces gens qui mangent systématiquement avant leur chien ?

Mais alors, comment ça se passe chez nos animaux de compagnie ?

-Le plus simple, le chat. De nos jours, on ne qualifie pas le chat d’espèce sociale, dans le sens où dans la nature, les chats ne forment pas de groupe. Il peut y avoir des relations qui se tissent entre certains individus, mais ce n’est pas systématique et il n’y a pas de hiérarchie. Vouloir dominer son chat est donc le non-sens le plus total…

-Le cheval, ensuite. Aaah le cheval, cette espèce que l’on s’évertue à vouloir dominer pour lui faire réaliser des exercices qui n’ont aucun sens pour lui – mais quand même, il pourrait respecter mon autorité, un peu ! -. Le cheval est une espèce sociale (n’en déplaise aux gens qui font vivre leurs chevaux sans congénère…) chez qui il existe des relations de dominance-subordination et une hiérarchie au sein du groupe. Mais attention ! Hiérarchie ne veut pas dire A > B > C > D… Il peut y avoir des subtilités, du style A > B, B > C mais A < C… En fait, il n’y a presque jamais de chef-étalon contrairement à ce que la légende urbaine voudrait.

-Le chien, pour finir. Le chien est une espèce sociale, qui forme naturellement des groupes, même à l’état « sauvage » (on parle de chiens féraux, retournés à la vie sauvage au bout de plusieurs générations). Mais au sein de ces groupes, on n’est pas encore convaincu de l’existence de relations de dominance-subordination. On a plutôt l’impression qu’il s’agit d’une question de motivation pour la ressource concernée. En gros, si A a très envie de cette cuisse de poulet, il va aller la réclamer à B à chaque fois qu’il en trouvera une. Par contre, si B a un fort penchant pour les poubelles, c’est lui qui aura l’ascendant à chaque fois.

Appliquons maintenant ça à la relation homme-animal…

Du coup, si je récapitule :

-la relation de dominance-subordination est le résultat d’une somme de conflits pour l’accès aux ressources

-elle existe à coup sûr chez assez peu d’espèces domestiques

Le deuxième point devrait déjà permettre d’éliminer toute discussion en ce qui concerne le chien et le chat.

Mais admettons qu’on veuille quand même être le dominant.

Vous faites vos besoins dans une litière ? Vous mangez des croquettes (ou un plat cuisiné, mais par terre, dans une gamelle) ? Du foin ? Vous jouez à la balle ? Vous dormez dans un panier ?

Si la réponse à toutes ces questions est « non » alors ça n’a aucun sens de parler de dominance avec vos animaux, parce que vous ne partagez pas les mêmes ressources qu’eux. Il n’y a donc pas de compétition possible.

Si votre chien ou votre cheval vous agresse quand vous touchez à sa nourriture ou ses jouets, c’est qu’il y a un problème d’insécurité dans votre relation, pas qu’il essaye de prendre l’ascendant sur vous. Questionnez vous sur son confort de vie, demandez vous si ses besoins éthologiques sont satisfaits, interrogez vous sur ce que vous lui apportez au quotidien et s’il a des raisons de mal se sentir en votre présence… Ne vous demandez pas s’il veut être le chef, il s’en fout complètement ! 

 

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1,93

Du bout de ses oreilles tombantes à la pointe de sa queue, Dewey pèse 1,93 kg. Un cours d’anatomie vivant. Il y a deux ans, en surpoids, il en pesait 3,03. Plus d’un kilo de graisse et de muscle envolé, sur un petit lapin, ça compte.

On voit à peine ses yeux enfoncés dans leurs orbites, maintenus là par l’état de maigreur et de déshydratation du petit animal. Il réagit peu. Il ne se débat pas, même quand on l’embête. A la base de son oreille droite, il y a une grosse masse chaude, dans laquelle on devine des tonnes de pus qui ne demandent qu’à sortir. Dans sa bouche, des dents trop longues, beaucoup trop longues, qui empêchent Dewey de manger depuis des mois.

Le constat est affligeant. Moi qui ne suis pas une grande amatrice de « NACs », je n’ai pas besoin d’un oeil expert pour me rendre compte de la gravité de la situation. Dans la petite salle de consultation, nous sommes nombreux à nous demander comment Dewey va pouvoir vivre.

De son côté, la propriétaire part dans tous les sens. Ne comprend pas. Elle ne réalise pas que son lapin souffre quand nous lui expliquons qu’une prémolaire lui a perforé la joue, n’imagine pas que cette otite puisse mériter un traitement chirurgical. Ne conçoit pas de dépenser les centaines d’euros dont nous aurions besoin pour remettre la petite bête d’aplomb. Elle négocie tout : le bilan sanguin, c’est bien nécessaire ? Le scanner, vous croyez ? Il faut vraiment qu’il reste hospitalisé si longtemps ? Elle recompte, sur son téléphone, ce qu’elle aurait à payer si nous renoncions à faire ci ou ça. Nous avons du mal à concevoir d’y renoncer. Deux mondes, deux langages différents. La médecine d’un côté, le coût monumental des soins de l’autre, tellement méconnu en France. Je m’efforce de pardonner.

Après des négociations terriblement longues, nous parvenons à récupérer Dewey pour une nuit d’hospitalisation et un parage dentaire, c’est tout. Rien pour l’otite, pas de bilan sanguin ni de scanner. Autrement dit : le risque anesthésique n’est pas maîtrisé, nous ne savons pas vraiment ce que nous allons opérer, et le lapin continuera à souffrir. Evidemment, la clinicienne parle au moins de vider l’abcès de son oreille sans rien compter de plus.

Dewey passe la nuit sous perfusion. Il va plutôt bien pour un animal mourant. Il mange comme un affamé (mais pas son foin, dont la propriétaire a toujours cru qu’il devait simplement servir de litière), et le reste du temps, il reste aplati dans un coin de sa cage.

Le lendemain, stétho sur son thorax, je réalise qu’un truc cloche. Son coeur déconne. Impossible de savoir à quel point, mais mon auscultation n’est pas normale. Inutile d’imaginer lui faire un quelconque examen cardiaque. J’appelle la propriétaire. Trois fois. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire d’un lapin cardiopathe ? Pas de réponse. Je laisse un message lui demandant de nous rappeler de toute urgence. Rien ne se passe. Je commence à avoir du mal à pardonner.

Nous montons au bloc, posons le masque d’anesthésie sur le nez du lapin bélier. Il s’endort. Pinces à ECG. L’appareil se met directement à hurler. La clinicienne aussi. La fréquence cardiaque du lapin est à peu près la moitié de ce qu’elle devrait être en réalité. Nous coupons l’anesthésie en urgence. Le coeur repart, Dewey revient à lui. Nous le remettons dans sa cage : ses dents et son oreille attendront. Nous lui donnons des tonnes de légumes et de granulés, façon « dernier repas du condamné ». Nous savons tous ce qui l’attend : faute d’argent, faute d’investissement, faute de chance peut-être, tôt ou tard, Dewey devra être euthanasié. Ou mourra de sa douleur.

Le coeur un peu gros, je relis le compte-rendu de la consultation d’il y a deux ans. Je lis « lapin en surpoids », « augmenter la proportion de foin dans la ration », « élongation d’une prémolaire, consulter un vétérinaire si l’appétit de Dewey devient sélectif ou si l’animal maigrit ».

J’ai de plus en plus de mal à pardonner.

 

Pour plus d’informations sur le mode de vie de votre lapin, son alimentation, comment s’en occuper… Il y a Marguerite et Cie ! N’attendez pas qu’une catastrophe arrive pour vous renseigner.

 

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Un peu de moi

On m’avait pas dit

On m’avait dit les années de prépa, on m’avait dit le concours. On m’avait dit le taux de réussite ridicule. On m’avait dit l’échec. On m’avait dit les doutes et les regrets.

On m’avait pas dit les cours magistraux qui s’éternisent, le besoin que ça se termine.

On m’avait dit les gardes, les gens difficiles à gérer. On m’avait pas dit la nécessité d’être physiquement et moralement disponible, tout le temps, quoi qu’il arrive, quelle que soit l’attitude de la personne en face, quel que soit le motif de consultation (ça va pas trop depuis une semaine mais bon, là, il est 2h du matin alors j’ai décidé de vous l’amener parce que ça va plus du tout). On m’avait pas dit que parfois, c’était un peu dur de ne pas garder son jugement pour soi (je pensais pas moi, qu’un chat pouvait tomber du 8ème étage !).

On m’avait dit la masse de connaissances à acquérir. On m’avait pas dit le peu de temps pour les mettre en application, à l’épreuve. On m’avait pas dit comme tout vole en éclat face à la réalité. On m’avait pas dit comme on a le sentiment d’avoir des montagnes à gravir pour devenir, peut-être pas bon, mais moins médiocre. On m’avait pas dit les soirées entières à ruminer – est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ?-, la peur de prendre des nouvelles – tout va bien, ouf, mais qu’est-ce que j’ai vraiment fait pour ?. Les doutes qui vous sautent à la gorge dès la porte du cabinet refermé. T’es sûre ? Tu crois pas que c’était ça plutôt que ci ? Tu crois que ton traitement est bon ? On m’avait pas dit les insomnies  passées à redérouler le fil de la consultation – et merde j’ai raté ça, est-ce que c’est grave  ou pas ? La solitude, la peur, un jour, d’oublier un truc vraiment important.

On m’avait dit les euthanasies. On m’avait pas dit les doutes, encore, qui viennent vous broyer le ventre une fois la porte du congélateur refermée- est-ce qu’il n’y avait vraiment rien d’autre à faire ?. On m’avait pas dit les interrogations des gens auxquelles on n’a jamais vraiment de réponse – est-ce qu’il souffre, est-ce qu’il y a encore quelque chose à faire ?. On m’avait pas dit la détresse, la vraie, celle qui les accompagne sur le chemin du retour vers une maison vide et dépouillée à jamais.

 

Mais on m’avait pas non plus dit les sourires, la chaleur humaine, les animaux sympas, les chiots, les chatons, les trucs pas graves, les trucs plus graves mais qu’on soigne, les vaccins – les vrais, ceux qui ne cachent pas un problème-qu’on-en-parlera-au-vaccin-, les mercis, les ça va mieux, les poignées de main, les léchouilles, les sorties d’hospitalisation.

On m’avait pas dit, mais je le savais, que je m’étais embarquée dans un ascenseur émotionnel et dans une sacrée galère. On m’a pas non plus dit que je regretterai pas. On verra. Pour l’instant, je re-signe tous les jours si vous me le demandez.

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L’odeur de la mort au petit matin

Il est 3h du matin. C’est ma première nuit de travail, de toute ma vie. Je suis affectée aux urgences du « CHU » de l’école. Nous avons été bien occupés. Pas trop, juste ce qu’il faut. Nous avons enchaîné les consultations sans être débordés. Je viens de m’asseoir, au bureau, à côté du téléphone. J’attends. J’espère un peu pouvoir récupérer quelques heures de sommeil. L’interne me dit : « ça devrait être plus calme maintenant

-Oui, ou alors il va nous arriver une sale urgence. De toute façon, j’imagine qu’après 3-4h du matin, il n’y a que des sales urgences ?

-Ouais, c’est un peu ça… »

J’attends. Le téléphone garde son calme. Mon collègue de cinquième année est occupé à des soins, l’interne va l’aider, moi je garde le téléphone.

4h du matin, il sonne.

« Urgences vétérinaires, bonsoir ! »

Le discours est confus à l’autre bout du fil. Une chienne bouledogue américain, 6 ans, ne va pas bien depuis 2-3 jours, ne mange pas, très faible. Le type hésite. Il ne sait pas s’il doit l’amener ou pas, il habite loin et n’a pas beaucoup d’argent. Je lui confirme que vu sa description, nous l’amener semble particulièrement indiquer. Mais il ne sait pas. La conversation dure plusieurs minutes pendant lesquelles il me décrit les symptômes, et je ne peux rien lui répondre d’autre que : « oh là, oui, il faudrait nous l’amener ». Il ne sait pas, il ne sait pas, il ne sait pas. Et puis d’un coup, d’une voix paniquée : « Ah non mais là elle fait un truc bizarre, j’arrive ». Bien. Je me demande comment préparer une consultation pareille. Je cherche quoi, « truc bizarre » ou « chien qui ne mange pas » dans mes cours ? Je commence par prévenir l’interne. Il n’a pas l’air plus rassuré que moi. Bon, attendons.

Une grosse heure plus tard, le téléphone re-sonne. Le même type, qui me demande s’il peut garer sa voiture dans l’école, « parce qu’elle marche pas ma chienne ». Je lui explique comment faire et j’attends. Dix minutes. Re-sonnerie « je suis dans l’école, vous pouvez venir m’aider à la porter ? ». Hop, je décolle.

Je sors. Je le distingue vaguement dans la nuit, lui fait signe d’approcher sa voiture de la porte. Il s’exécute et ouvre son coffre. Une grosse boulam’ toute blanche, l’oeil hagard, qui respire très vite. Trop vite. Et mal. Allons-y.

Nous voilà à porter ses 40 kilos tous les deux en discutant un peu. Nous la posons dans une salle de consultation le temps de créer un dossier, et nous y revoilà. Réunir les commémo, depuis quand, comment ça a commencé, un évènement particulier ? Examen clinique. Je ne sais pas par où commencer tant rien ne va : la chienne respire mal, elle est en subictère (ça veut dire qu’elle est un peu jaune, mais pas trop), complètement apathique, trop faible pour marcher, trop faible pour réagir à quoi que ce soit. Je commence à discuter hospitalisation avec le type.

L’interne nous rejoint, il réexamine la chienne, m’écoute raconter son histoire. Il arrive à la même conclusion que moi : là, comme ça, sans analyse, on peut dire que ça ne sent pas bon, mais pas ce qu’on sent précisément. On ne peut en tout cas pas le laisser repartir avec sa chienne dans cet état.

Mais il ne sait pas. Il a peur qu’elle meure loin de chez elle. Il a peur de regretter. Il a peur de ne pas pouvoir payer, aussi, un peu. Il a peur, et il aimerait surtout que ce ne soit jamais arrivé. Nous prenons le temps de discuter avec lui, de lui donner différentes options : rentrer chez lui et appeler un vétérinaire à domicile pour assurer les soins de base, rentrer chez lui tout court, ou nous la laisser. Il ne sait pas. Il nous demande si elle souffre. L’interne dit que oui, probablement un peu. Moi, je me demande si elle est encore suffisamment avec nous pour souffrir.

Finalement, au bout d’une bonne heure de consultation, nous lui proposons de lui faire une injection d’anti-douleurs pour la soulager, de la renvoyer à la maison, et de le laisser réfléchir. Il accepte. L’interne prépare une seringue de buprénorphine et l’injecte en sous-cutané. Il est 6h30.

Encore quelques papiers, et ce sera bon, ils pourront rentrer chez eux. L’interne s’en occupe. Je discute encore un peu avec le propriétaire, qui est resté à côté de sa chienne, dans la salle de consultation voisine.

Et puis soudain, alors que ni moi, ni l’interne n’avons les yeux sur la chienne, le propriétaire lance : « Euh, il se passe quoi là ? Ma chienne vomit du sang ! »

Je rejoins la salle d’un bond. Non, elle ne vomit pas du sang. Elle se vide de son sang, par la bouche, par le nez, par l’anus. J’appelle l’interne d’une voix blanche. Il demande au type l’autorisation d’euthanasier sa chienne en urgence, qu’elle ne se rende compte de rien. Le type accepte. L’interne trouve la veine en un temps record et injecte le produit léthal. J’écoute le coeur qui s’arrête. A vrai dire, je n’entends rien, le coeur s’était probablement déjà arrêté avant son injection.

Il est 7h du matin. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti cette odeur que je n’oublierai plus jamais, et que j’associerai pour toujours à la mort.

Nous mettons le corps de la chienne dans un sac et la ramenons, avec le propriétaire qui veut l’enterrer chez lui, à la voiture. Il nous demande s’il aurait dû la ramener plus tôt. Bien sûr qu’il aurait dû, mais ce n’est déjà plus l’heure de regretter. Nous affirmons calmement qu’il n’y aurait probablement rien eu à faire. La vérité, c’est que nous n’en savons rien, mais qu’il est hors de question d’accabler ce pauvre gars.

Il est 7h30. Mon service se termine à 8h. Sur mon compte-rendu, j’écris : « La chienne est décédée au cours de la consultation ».

Il est 8h, la salle d’attente s’est un peu remplie. Ma collègue de quatrième année est venue me relayer. Je lui laisse les 3 chiots d’un mois qui ont la diarrhée, je vais me coucher.

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As-tu du coeur ?

Nous sommes une dizaine dans la pénombre surchauffée de la salle d’échocardiologie. Sur la table, un border collie de deux ans et demi, pas très patient mais qui a fini par bien vouloir se laisser faire. Assis à quelques mètres, son propriétaire qui attend. On lui a dit, dix jours plus tôt, que son chien avait un souffle. Et de fait, à l’auscultation, son coeur n’est plus qu’un gros souffle. Mais il ne sait pas ce qui se passe exactement. Il avait emmené son chien aux urgences pour un épisode de dysorexie-abattement et on lui a dit que probablement, c’était pas joli-joli là-dedans, mais il ne sait pas à quel point.

La sonde de l’échographe se promène sur le thorax du chien. Les premières images apparaissent et de fait, elles ne sont pas très belles. Pour que je sois capable de m’en rendre compte du haut de mon absence d’expérience dans la matière, il faut qu’elles ne soient vraiment pas belles du tout. Je ne dis rien. Le propriétaire est derrière nous, il me semble normal qu’il apprenne les mauvaises nouvelles calmement, pas au gré de l’échographie, et pas dans ma bouche d’étudiante.

Mais la clinicienne ne se laisse pas démonter : « vous savez comment ça s’appelle ? ». Les étudiants se regardent, interdits, probablement aussi gênés que moi. « C’est une maladie d’Ebstein, c’est hyper rare ! ». Elle a l’air content du clinicien qui a diagnostiqué un truc rare, et par ce biais quasiment trouvé un trésor. Je jette un regard en biais au propriétaire : il a le regard dans le vide, il ne dit rien. Pas besoin qu’il parle pour savoir ce qu’il pense : il vient de se prendre un coup de massue sur la tronche.

Et ça continue. « Avec un coeur comme ça, c’est un miracle que le chien aille aussi bien ». Certaines étudiantes se lancent aussi dans le jeu du « dis quelque chose d’horrible devant le propriétaire » en commentant l’état, en effet très remodelé du coeur. Et entre deux commentaires du même acabit, ce ne sont que termes techniques, images échograpgiques incompréhensibles, et autres prises de mesures tout aussi incompréhensibles.

Et si j’ai des ambitions de devenir un bon médecin un jour, j’espère ne jamais, jamais, afficher le même air ravi dans une telle situation.

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N’oublie pas #1

Ambiance bruyante et agitée de la salle de pré-consultation. Je tripatouille une bouledogue anglaise, suivie parce qu’elle a « des paramètres hépatiques augmentés ». En gros, son foie est malade, mais on ne sait pas pourquoi, et surtout, elle n’a aucun symptôme. Je comprends bien à mon interrogatoire que les propriétaires de la chienne ne comprennent pas trop pourquoi elles sont là : « Elle va très bien ». Et en effet la chienne est en plutôt bon état. Elle est affectueuse, attentive, tout est normal par ailleurs.
Par acquis de conscience, je demande distraitement : « Elle est gentille ? ». Le but est de savoir si je peux faire mon examen clinique sans me poser de question ou si la chienne risque de grogner ou de pincer. Étonnamment, les propriétaires me conseillent de me méfier, m’expliquant que la chienne en a assez d’être retournée dans tous les sens depuis plusieurs mois, et que la dernière prise de sang s’est très mal passée. Je fais donc mon examen prudemment, en douceur, en ponctuant mes gestes de caresses. La chienne est très gentille, mais les propriétaires m’assurent que c’est parce qu’elles sont là.

Je termine ma pré-consultation, indique aux propriétaires qu’elles peuvent patienter. D’un air hésitant, timides, elles lancent un : « On a une faveur à vous demander… » et réclament à être présentes pour la prise de sang. Ayant effectué le geste à la chaîne depuis le matin, je n’y vois pas d’inconvénient mais réponds que je vais voir avec ma supérieure, que je ne sais pas si nous aurons les locaux pour ça.

Je présente le cas à la consultante, qui ponctue son discours de « elles sont chiantes » et me raconte le millions de mails échangés avec ces dames. Alors oui d’accord, elles sont fatigantes. Fatigantes comme des humaines stressées. Je lui fais part de leur requête, elle m’affirme que c’est hors de question, et nous commençons la seconde partie de la consultation ; celle où c’est son tour de voir la chienne. Elle discute rapidement avec les propriétaires, qui posent des millions de questions auxquelles les réponses sont toujours succintes. Ce n’est pas la faute de la consultante : parfois, il n’y a simplement pas de réponse. N’empêche. Je sens bien qu’elles ne sont pas rassurées, qu’elles ont le sentiment qu’on leur cache quelque chose.

Elles répètent leur requête, pensant que je ne l’ai pas fait. Et bien sûr, la réponse est toujours non, doublée d’un : « les étudiants sont trop inexpérimentés pour réaliser ce genre de geste devant le propriétaire ». Ah oui, donc c’eeest ma faute. Regard implorant des propriétaires dans ma direction. Pour ne pas placer ma supérieure en porte-à-faux, j’attends le départ des dames pour redire à la vétérinaire que vraiment, ça ne me dérange pas.

Elle m’a répondu, avec les gestes du bras correspondants : « Oh tu sais, ces gens là, tu leur donnes ça, ils demandent ça, alors il faut dire non tout de suite ».

Je ne suis pas d’accord. Ce sont juste des humains inquiets.

C’est comme ça qu’on désolidarise les gens de la médecine, ou de la médecine vétérinaire.

C’est comme ça que des animaux malades sont sous-médicalisés.

C’est comme ça, qu’à terme, au bout d’un trop grand nombre de déceptions, on perd un client.

Je crois que c’est le genre de consultation à la fin de la quelle Jaddo aurait dit « n’oublie pas ». En tout cas, moi, je n’oublierai pas.

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Un peu de moi

Ma rencontre avec Winckler…

…Et comment elle a tout chamboulé.

Quand je suis entrée en école vétérinaire, et même en prépa, je voyais déjà les dissections d’un mauvais oeil… Mais je m’y collais sans trop râler. Je trouvais désagréable l’idée qu’on ait tué un animal pour mes petites mains comme c’était parfois le cas, mais c’était comme ça. Et surtout, il ne fallait rien dire, sous peine de passer pour une petite nature, alors même que le sang et les viscères ne m’avaient jamais dérangée.

Et puis j’ai lu La maladie de Sachs. Je suis aussitôt tombée amoureuse de la façon d’écrire de Martin Winckler, et j’ai commencé à traîner sur son site. J’y lisais avec passion ce qu’il disait sur les médecins maltraitants. Sur les patients qui ne demandent pas grand chose de plus que d’être écoutés. Et surtout, surtout, sur la formation des médecins.

Tout a résonné très fort en moi. J’en ai tiré ce que je pouvais, et j’ai appliqué ce nouveau modèle sur mes expériences en tant que patiente, bien sûr, mais aussi en tant que future soignante. Je me suis dit que je tenais un truc, un tout petit début de réflexion, une toute petite idée de ce que je voulais faire plus tard.

Après, j’ai lu Les trois médecins et Bruno Sachs est encore plus devenu mon héros. Et j’ai surtout pris beaucoup de recul sur ma formation et sur le traitement des patients.

Parallèlement je commençais à me pencher sur la médecine du comportement, à laquelle je m’étais toujours un peu intéressée de loin. On m’a parlé medical training, respect de l’animal, limitation des contraintes… Et ne pas se mettre en danger bêtement en entrant dans un rapport de force avec l’animal.

Bon sang, mais c’était bien sûr, voilà ce que je voulais faire.

À partir de là, et tout en continuant à dévorer les autres romans du même auteur (surtout Le choeur des femmes), j’ai appris à dire non quand on me proposait une manipulation que je trouvais abusive ou dangereuse. J’ai appris à l’ouvrir, quitte à me heurter à des « il faut bien apprendre ». J’ai appris qu’en fait, il ne fallait pas apprendre. Pas tout. Et pas n’importe comment. J’ai appris à être la moins maltraitante possible et quand je le suis, à tout faire pour soulager, aller vite, limiter la souffrance.

J’ai aussi appris que les humains qui viennent voir un vétérinaire, comme ceux qui viennent voir un médecin, le font parfois beaucoup par besoin de parler, de se rassurer, d’échanger. J’ai appris à ne pas mépriser. À ne pas détester, même quand les gens viennent avec un animal subclaquant depuis trois jours. J’ai appris qu’on ne sait pas, parfois, et qu’on a le droit de ne pas savoir. J’ai réalisé à quel point il était difficile d’objectiver la souffrance d’un animal pour nous, alors pour un propriétaire, je n’imagine même pas. J’échange, je dialogue, je propose. J’espère que jamais je n’imposerai.

Ça ne marche pas toujours, je ne prétends pas faire mieux que tout le monde. En fait, je me plante sûrement très souvent. Mais je suis capable de me dire a posteriori que non, là, c’est allé trop loin, j’aurais dû faire autrement, j’ai été maltraitante pour l’humain et/ou pour l’animal.

La lecture du Choeur des femmes m’a aussi appris que soigner, ce n’était ni simple, ni agréable, ni gratifiant. Enfin, parfois ça l’est. Mais souvent non. Et j’ai appris qu’on soignait pour soulager, même les jours où ce n’est pas simple, ni agréable, ni gratifiant.

Pour tout ça, je vous remercie du fond du coeur Monsieur Winckler.

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