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As-tu du coeur ?

Nous sommes une dizaine dans la pénombre surchauffée de la salle d’échocardiologie. Sur la table, un border collie de deux ans et demi, pas très patient mais qui a fini par bien vouloir se laisser faire. Assis à quelques mètres, son propriétaire qui attend. On lui a dit, dix jours plus tôt, que son chien avait un souffle. Et de fait, à l’auscultation, son coeur n’est plus qu’un gros souffle. Mais il ne sait pas ce qui se passe exactement. Il avait emmené son chien aux urgences pour un épisode de dysorexie-abattement et on lui a dit que probablement, c’était pas joli-joli là-dedans, mais il ne sait pas à quel point.

La sonde de l’échographe se promène sur le thorax du chien. Les premières images apparaissent et de fait, elles ne sont pas très belles. Pour que je sois capable de m’en rendre compte du haut de mon absence d’expérience dans la matière, il faut qu’elles ne soient vraiment pas belles du tout. Je ne dis rien. Le propriétaire est derrière nous, il me semble normal qu’il apprenne les mauvaises nouvelles calmement, pas au gré de l’échographie, et pas dans ma bouche d’étudiante.

Mais la clinicienne ne se laisse pas démonter : « vous savez comment ça s’appelle ? ». Les étudiants se regardent, interdits, probablement aussi gênés que moi. « C’est une maladie d’Ebstein, c’est hyper rare ! ». Elle a l’air content du clinicien qui a diagnostiqué un truc rare, et par ce biais quasiment trouvé un trésor. Je jette un regard en biais au propriétaire : il a le regard dans le vide, il ne dit rien. Pas besoin qu’il parle pour savoir ce qu’il pense : il vient de se prendre un coup de massue sur la tronche.

Et ça continue. « Avec un coeur comme ça, c’est un miracle que le chien aille aussi bien ». Certaines étudiantes se lancent aussi dans le jeu du « dis quelque chose d’horrible devant le propriétaire » en commentant l’état, en effet très remodelé du coeur. Et entre deux commentaires du même acabit, ce ne sont que termes techniques, images échograpgiques incompréhensibles, et autres prises de mesures tout aussi incompréhensibles.

Et si j’ai des ambitions de devenir un bon médecin un jour, j’espère ne jamais, jamais, afficher le même air ravi dans une telle situation.

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N’oublie pas #1

Ambiance bruyante et agitée de la salle de pré-consultation. Je tripatouille une bouledogue anglaise, suivie parce qu’elle a « des paramètres hépatiques augmentés ». En gros, son foie est malade, mais on ne sait pas pourquoi, et surtout, elle n’a aucun symptôme. Je comprends bien à mon interrogatoire que les propriétaires de la chienne ne comprennent pas trop pourquoi elles sont là : « Elle va très bien ». Et en effet la chienne est en plutôt bon état. Elle est affectueuse, attentive, tout est normal par ailleurs.
Par acquis de conscience, je demande distraitement : « Elle est gentille ? ». Le but est de savoir si je peux faire mon examen clinique sans me poser de question ou si la chienne risque de grogner ou de pincer. Étonnamment, les propriétaires me conseillent de me méfier, m’expliquant que la chienne en a assez d’être retournée dans tous les sens depuis plusieurs mois, et que la dernière prise de sang s’est très mal passée. Je fais donc mon examen prudemment, en douceur, en ponctuant mes gestes de caresses. La chienne est très gentille, mais les propriétaires m’assurent que c’est parce qu’elles sont là.

Je termine ma pré-consultation, indique aux propriétaires qu’elles peuvent patienter. D’un air hésitant, timides, elles lancent un : « On a une faveur à vous demander… » et réclament à être présentes pour la prise de sang. Ayant effectué le geste à la chaîne depuis le matin, je n’y vois pas d’inconvénient mais réponds que je vais voir avec ma supérieure, que je ne sais pas si nous aurons les locaux pour ça.

Je présente le cas à la consultante, qui ponctue son discours de « elles sont chiantes » et me raconte le millions de mails échangés avec ces dames. Alors oui d’accord, elles sont fatigantes. Fatigantes comme des humaines stressées. Je lui fais part de leur requête, elle m’affirme que c’est hors de question, et nous commençons la seconde partie de la consultation ; celle où c’est son tour de voir la chienne. Elle discute rapidement avec les propriétaires, qui posent des millions de questions auxquelles les réponses sont toujours succintes. Ce n’est pas la faute de la consultante : parfois, il n’y a simplement pas de réponse. N’empêche. Je sens bien qu’elles ne sont pas rassurées, qu’elles ont le sentiment qu’on leur cache quelque chose.

Elles répètent leur requête, pensant que je ne l’ai pas fait. Et bien sûr, la réponse est toujours non, doublée d’un : « les étudiants sont trop inexpérimentés pour réaliser ce genre de geste devant le propriétaire ». Ah oui, donc c’eeest ma faute. Regard implorant des propriétaires dans ma direction. Pour ne pas placer ma supérieure en porte-à-faux, j’attends le départ des dames pour redire à la vétérinaire que vraiment, ça ne me dérange pas.

Elle m’a répondu, avec les gestes du bras correspondants : « Oh tu sais, ces gens là, tu leur donnes ça, ils demandent ça, alors il faut dire non tout de suite ».

Je ne suis pas d’accord. Ce sont juste des humains inquiets.

C’est comme ça qu’on désolidarise les gens de la médecine, ou de la médecine vétérinaire.

C’est comme ça que des animaux malades sont sous-médicalisés.

C’est comme ça, qu’à terme, au bout d’un trop grand nombre de déceptions, on perd un client.

Je crois que c’est le genre de consultation à la fin de la quelle Jaddo aurait dit « n’oublie pas ». En tout cas, moi, je n’oublierai pas.

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Réflexions

Les chiens s’adaptent bien (et parfois, c’est dramatique)

Vous les connaissez, ces chiens qui vivent pendant des années une vie qui ne correspond pas à leurs besoins ? Pas assez de sorties ou jamais en liberté, pas de contacts sociaux (ou trop peu), pas de quoi s’occuper en intérieur, des humains qui ne lisent pas leurs angoisses et se montrent coercitifs parfois sans même le vouloir, un vétérinaire qu’ils détestent parce qu’il les contraint en permanence ?

Je suis certaine que vous avez tous au moins un exemple en tête.

Et dans ceux-là, combien ont mordu ? Combien ont développé un TOC ? Combien détruisent ?

Le fait est que nombre de ces chiens n’exprimeront jamais leur mal-être de manière « compréhensible » pour leur humain. La plupart leur resteront d’ailleurs fidèles et continueront à les voir comme le centre de leur univers.

C’est comme ça qu’on se montre maltraitant en toute impunité, souvent sans même le savoir.
Et c’est dramatique.

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Un peu de moi

Ma rencontre avec Winckler…

…Et comment elle a tout chamboulé.

Quand je suis entrée en école vétérinaire, et même en prépa, je voyais déjà les dissections d’un mauvais oeil… Mais je m’y collais sans trop râler. Je trouvais désagréable l’idée qu’on ait tué un animal pour mes petites mains comme c’était parfois le cas, mais c’était comme ça. Et surtout, il ne fallait rien dire, sous peine de passer pour une petite nature, alors même que le sang et les viscères ne m’avaient jamais dérangée.

Et puis j’ai lu La maladie de Sachs. Je suis aussitôt tombée amoureuse de la façon d’écrire de Martin Winckler, et j’ai commencé à traîner sur son site. J’y lisais avec passion ce qu’il disait sur les médecins maltraitants. Sur les patients qui ne demandent pas grand chose de plus que d’être écoutés. Et surtout, surtout, sur la formation des médecins.

Tout a résonné très fort en moi. J’en ai tiré ce que je pouvais, et j’ai appliqué ce nouveau modèle sur mes expériences en tant que patiente, bien sûr, mais aussi en tant que future soignante. Je me suis dit que je tenais un truc, un tout petit début de réflexion, une toute petite idée de ce que je voulais faire plus tard.

Après, j’ai lu Les trois médecins et Bruno Sachs est encore plus devenu mon héros. Et j’ai surtout pris beaucoup de recul sur ma formation et sur le traitement des patients.

Parallèlement je commençais à me pencher sur la médecine du comportement, à laquelle je m’étais toujours un peu intéressée de loin. On m’a parlé medical training, respect de l’animal, limitation des contraintes… Et ne pas se mettre en danger bêtement en entrant dans un rapport de force avec l’animal.

Bon sang, mais c’était bien sûr, voilà ce que je voulais faire.

À partir de là, et tout en continuant à dévorer les autres romans du même auteur (surtout Le choeur des femmes), j’ai appris à dire non quand on me proposait une manipulation que je trouvais abusive ou dangereuse. J’ai appris à l’ouvrir, quitte à me heurter à des « il faut bien apprendre ». J’ai appris qu’en fait, il ne fallait pas apprendre. Pas tout. Et pas n’importe comment. J’ai appris à être la moins maltraitante possible et quand je le suis, à tout faire pour soulager, aller vite, limiter la souffrance.

J’ai aussi appris que les humains qui viennent voir un vétérinaire, comme ceux qui viennent voir un médecin, le font parfois beaucoup par besoin de parler, de se rassurer, d’échanger. J’ai appris à ne pas mépriser. À ne pas détester, même quand les gens viennent avec un animal subclaquant depuis trois jours. J’ai appris qu’on ne sait pas, parfois, et qu’on a le droit de ne pas savoir. J’ai réalisé à quel point il était difficile d’objectiver la souffrance d’un animal pour nous, alors pour un propriétaire, je n’imagine même pas. J’échange, je dialogue, je propose. J’espère que jamais je n’imposerai.

Ça ne marche pas toujours, je ne prétends pas faire mieux que tout le monde. En fait, je me plante sûrement très souvent. Mais je suis capable de me dire a posteriori que non, là, c’est allé trop loin, j’aurais dû faire autrement, j’ai été maltraitante pour l’humain et/ou pour l’animal.

La lecture du Choeur des femmes m’a aussi appris que soigner, ce n’était ni simple, ni agréable, ni gratifiant. Enfin, parfois ça l’est. Mais souvent non. Et j’ai appris qu’on soignait pour soulager, même les jours où ce n’est pas simple, ni agréable, ni gratifiant.

Pour tout ça, je vous remercie du fond du coeur Monsieur Winckler.

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Réflexions

Premiers de la classe

Je suis toujours sciée de l’influence des professionnels sur les propriétaires d’animaux.

Je m’explique : beaucoup de gens se heurtent à des problèmes de comportement avec leurs chiens (et parfois avec leurs chats). Agressivité, malpropreté, destructions, aboiements… Les motifs ne manquent pas pour consulter un éducateur. Un « dresseur » comme ils se font souvent appeler, ou comme les gens les appellent spontanément. Ou pour poser des questions à un vétérinaire non-expérimenté (et qui a tout à fait le droit de l’être : le comportement, au même titre que d’autres médecines, ce n’est pas inné !).

Il en résulte des conseils plus ou moins bons, plus ou moins justifiés scientifiquement, plus ou moins … Violents. Vous avez dit violent ? Mais je ne tape pas mon chien enfin ! Et puis il n’est pas malheureux…

Et ils sont là à expliquer tout ce qu’ils font pour le chien, et comment ledit chien fait tout pour les emmerder.

Et allez leur expliquer, ensuite, que c’est plutôt eux qui font tout pour emmerder le chien. Que leur vétérinaire, leur éducateur, parce qu’il ne savait pas, parce qu’il se base sur des croyances anciennes qui avaient cours il y a encore une dizaine d’années, leur a appris à maltraiter leur chien, ou tout au plus leur a donné des conseils totalement inutiles. Ils vous précisent très fiers d’eux et persuadés d’avoir la bonne réponse, que le chien mange après eux, qu’il ne monte pas sur le canapé (ou ils vous avouent à demi-mot que oui, parfois, mais je sais, c’est pas bien), que quand il grogne, ah mais je ne le laisse pas faire docteur, je le mets dans son panier et il n’en sort pas tant que je ne lui ai pas dit…

STOP ! On reprend tout depuis le début.

Non, vous ne devez pas dominer votre chien. Non ça n’a pas de sens Monsieur, Madame. Non le lit, le canapé, ne sont pas des interdits absolus. Et non quand il grogne ça ne sert à rien de monter dans une escalade de violence. Avoir le dernier mot, ce n’est pas une nécessité. Ça peut même être dangereux.

Non, dire non, secouer par la peau du cou, mettre sur le dos, lui apprendre assis-pas-bouger-au-panier, ce ne sont pas des nécessités et ça ne fera pas de vous un bon maître.

Mais bon sang, si vous saviez comme c’est dur d’imaginer ce chien se faire engueulersecouermaltraiter, parce que vous l’aimez, c’est flagrant, mais vous avez tout mal fait. Et votre visage se décompose quand on vous explique posément que ça ne sert à rien, que vous vous plantez, et que sans le vouloir, vous faites beaucoup de mal à votre toutou.

Et ce n’est pas de votre faute. Ce n’est même pas la faute des professionnels qui ne savent pas. C’est la faute au savoir qui ne diffuse pas assez vite. La faute à ces gens qui ignorent ce qu’ils ignorent.
Et vous culpabilisez comme des fous parce que c’est terrible à entendre pour vous, bien sûr. Mais ce n’est pas grave, Monsieur, Madame, on va tout recommencer, et votre chien va enfin se sentir bien dans ses pattes. Et vous vous sentirez bien mieux. Mais le poids de vos erreurs passées sera toujours là.

À tous les chiens que j’ai voulu « dominer », à tous les gens à qui j’ai appris ces choses fausses, à tous les canapés interdits les chiens mis sur le dos les colliers étrangleurs électriques à pointes du monde. Pardon.

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Cahiers de stage

Noblesse

J’emboîte le pas au véto en direction de la salle d’attente. Il répète une ou deux fois le nom du client suivant, puis pousse la porte de verre… Et la trouve vide. Un peu déstabilisés, nous ne tardons pas à entendre les éclats de voix qui montent de la réception.

« Un noble je vous dis, un noble ! » s’exclame une grosse voix teintée d’un accent du Sud légèrement prononcé. Nous faisons le tour, pour tomber sur un couple, assez âgé. Lui, l’air bonhomme, sympathique, l’air d’un homme qui a bien vécu. Elle, plus petite, plus discrète. Sa bouche se tord régulièrement en un rictus étrange. Tous deux vantent aux ASV la formidable hérédité du petit beagle qui, à leurs pieds, attend patiemment son tour. Nous les invitons à entrer tandis que le bonhomme continue sa tirade : « Aaah ben c’est pas n’importe qui ! Arthur de la Croix Finette, qu’est-ce que vous dites de ça ? ». Le véto et moi leurs sourions tandis que nous les invitons à entrer dans la petite salle de consultation. Le beagle se traîne doucement derrière eux. Pas un bruit, pas un mouvement de queue. Pour un noble, il nous semble bien austère.

« Qu’est-ce qui se passe ? » interroge le véto en consultant rapidement la fiche de l’animal.

Le tableau clinique est rapidement posé : un antécédent de gastrite traitée sans grosse difficulté plusieurs mois plus tôt, quelques détails de la consultation précédente, et à nouveau des vomissements, avec une grosse perte d’appétit et de vivacité. De quoi travailler n’importe quel chien, même un avec des origines à couper le souffle.

Malgré la simplicité – apparente – des symptômes, la consultation dure. Elle s’éternise même. Et pour cause : les propriétaires ne tarissent pas d’éloge sur leur chien, sur les beagles en général d’ailleurs. « On n’a pas d’enfant, alors, vous comprenez… ». Moi, ils m’amusent et m’attendrissent. Nous plaisantons ensemble, et je regarde avec plaisir les photos de leur chien bébé, écoute le bonhomme me parler, plein d’amour dans la voix, de son éternelle passion pour les beagles. « Vous en avez depuis longtemps ?

-Depuis que j’ai six ans ! ». 

Le vétérinaire est pressé néanmoins, il y a d’autres gens qui attendent, nous venons de faire rentrer un cas d’insuffisance rénale aiguë qui va avoir besoin de soins, il a la tête bien pleine. Il explique rapidement la marche à suivre : il souhaite réaliser une prise de sang, faire un petit bilan digestif pour voir ce qui ne tourne pas rond chez sa Seigneurie, et agir en conséquences. La réponse du maître est sans appel : « Oh mais vous savez, moi, s’il est malade, je ne veux pas qu’il souffre plus longtemps. Mon frère est hospitalisé, une sonde urinaire, une sonde pour se nourrir, une sonde pour respirer, je ne veux pas faire subir ça à mon chien ». Nous hochons la tête sans rien dire. Je garde pour moi le choc ressenti. Bien sûr qu’il n’est pas question de planter des sondes partout dans son chien, mais enfin, il y a un juste milieu…

Nous réalisons la prise de sang au beagle, qui panique un peu. C’est la première fois depuis que je l’ai vu arriver que je le vois exprimer quelque chose. Le temps de lancer l’analyse, de rendre le chien, d’assurer aux gens que nous les appellerons s’il y a quoi que ce soit, la consultation se termine dans la bonne humeur, les propriétaires ne pensent pas au pire. Le bonhomme me remercie : « Vous êtes bien sympathique Mademoiselle ! ».

Un peu plus tard dans la matinée, les résultats tombent : insuffisance rénale et pancréatite. À ce régime-là, il pouvait vomir et se sentir mal. Nous comprenons tout de suite, le véto et moi, comment cette journée va se finir.

Il rappelle les gens après avoir soufflé un grand coup. Il leur explique, posément, patiemment, la situation. Il choisit ses mots. Leur parle d’hospitalisation à demi-voix. Il leur recommande de réfléchir et de revenir en fin d’après-midi. Il raccroche et lève sur moi un regard douloureux qui n’a pas besoin de mots. J’ai les entrailles dans un étau ; ils étaient si touchants, et je voulais tellement qu’il vive…

Pause déjeuner, nouvelles consultations. Et en fin d’après-midi, ils reviennent, suivi du petit beagle, en un peu meilleur état grâce à l’injection de Cerenia faite plus tôt par un véto plein d’espoir. Ce sont des regards sombres et des paroles entendues que nous échangeons maintenant.

La femme, qui ne parlait que pour appuyer les dires de son mari jusqu’ici, interroge : « C’est la meilleure chose à faire hein ? ».

Que dire ? Si c’était mon chien, j’agirais sûrement autrement. Mais c’est leur chien. Leur chien qui a tant paniqué plus tôt pour la prise de sang. Leur chien qu’ils ne veulent pas voir transformé en passoire. Leur chien, leurs histoires familiales, leurs difficultés financières que, peut-être, ils cachent.

Alors oui, c’est la meilleure chose à faire, n’en doutez pas messieurs-dames. Le vétérinaire prend tout de même le temps de leur expliquer l’alternative : deux jours sous perf’ et on voit. Et si ça ne va pas mieux au bout de deux jours…

« Si vous arrêtez maintenant, vous vous demanderez forcément si c’est la meilleure chose à faire, mais si vous l’hospitalisez et que ça ne va pas mieux, vous aurez un horrible sentiment d’acharnement thérapeutique… On ne peut pas choisir pour vous ».

Il a raison. Mais alors pourquoi j’ai les larmes aux yeux et désespérément envie de leur dire de nous laisser essayer ? Sans doute parce qu’il est là, lui, à caresser la tête de son chien, à le serrer dans ses bras en l’appelant : « Petite bête d’amour » avec son accent du Sud, parce qu’il répète plusieurs fois : « Depuis le temps que j’en ai, des beagles ! », parce que je comprends entre les mots que c’est probablement leur dernier chien, et parce qu’il commence à s’épancher sur les soucis qu’ils ont eus ces derniers temps. Et j’ai envie de faire quelque chose pour eux. Mais je ne peux faire que compatir.

« Vous souhaitez rester là pendant qu’on l’endort ? »

Non, ils ne veulent pas, l’euthanasie de leur chienne précédente leur a suffi. Je les regarde faire leur adieux à leur petit noble, à ce chien dont la superbe ascendance n’a soudain plus aucune valeur, à leur « petit amour » qui comprend à peine ce qui se passe.

Et tandis que nous l’emmenons en vue de la piqûre finale, elle demande encore : « Il n’y a rien d’autre à faire hein ? ». Quelque chose me dit qu’elle n’a pas fini de se poser la question.

Dans mes bras, le chien panique, s’agite, se demande sûrement pourquoi ses maîtres étaient dans cet état-là. La pose du cathéter ne se fait pas sans mal. Et il s’endort, doucement, sous mes caresses et celle du véto. Et puis vient le tour de la deuxième – et dernière – injection. Et là, en un rien de temps, tout se termine.

Et tandis que le véto ramène le corps du chien, enveloppé dans une couverture, à la voiture de ses maîtres qui souhaitent l’enterrer, j’entends la femme demander : « Il n’y avait rien d’autre à faire ? ».

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Réflexions

Plus difficile que médecin ?

Allez, on va démarrer fort.

Vous l’avez forcément déjà dit ou entendu dire. « Vétérinaire, c’est plus difficile que médecin, ça ! Parce que les animaux, ils ne parlent pas, ils ne peuvent pas dire où ils ont mal ! »

Ils ne parlent pas, c’est un fait. Ils ne peuvent pas dire où ils ont mal… Moins sûr. Quant à dire que c’est plus difficile que médecin, je ne pense pas.

Déjà, si j’ai survécu – péniblement – à ma prépa BCPST, je pense que je n’aurais pas pu faire médecine. En BCPST, j’ai été portée par l’ambiance, la sympathie de mes profs, l’encadrement relativement strict. Ça n’aurait pas été le cas en médecine.

Ensuite, les intermédiaires. Combien d’intermédiaire pour un examen médical humain poussé ? Laboratoire d’analyses, imagerie, spécialistes éventuels… On en arrive vite à promener son patient de soignant en soignant, avant même de pouvoir poser un diagnostic. À l’inverse, sauf examens très particuliers, le vétérinaire possède souvent son propre laboratoire d’analyses et son matériel d’imagerie. S’il est besoin de référer chez un spécialiste, il est souvent plus facile d’obtenir un rendez-vous rapidement. Parfois, le spécialiste travaille dans la même clinique que le vétérinaire référent. Ça va plus vite. Ne parlons pas du passage obligatoire par le pharmacien en médecine humaine. Non, n’en parlons pas ; le sujet est un peu houleux en ce moment et je ne sais pas à quel avenir nous sommes promis, nous vétérinaires.

Continuons : les patients. Voyez-vous sincèrement la différence entre un humain qui vous dit « j’ai mal au ventre » et un chien qui reste prostré et arrête de manger ? Je ne la vois pas. L’humain est bien souvent incapable – moi la première – de dire précisément où il a mal, ce qu’il ressent, à quel moment, dans quelles circonstances. Concrètement, qu’il parle ou pas, qu’est-ce que ça change ? Pour les commémoratifs, il y a le propriétaire, plus ou moins capable de décrire ce qu’il a observé. Ni plus, ni moins qu’en humaine à mon sens. Pour la douleur en elle-même… Elle n’est pas difficile à rechercher. Il faut savoir comprendre et interpréter, en s’adaptant au degré de sensibilité et de réactivité de chaque animal. Comprendre qu’un chien qui avale sa salive pile quand j’appuie entre T13 et L1 a mal là, et pas ailleurs. Comprendre qu’il ne fait pas que s’étirer ou se mordre la queue : c’est un symptôme. Mais ça s’apprend, pas vrai ? Tout comme on apprend à lire entre les mots énoncés par un humain. Un patient ne vous dit jamais tout. Parce qu’il ne le peut pas. Et parce qu’il y a toujours une part d’interprétation : celle du patient, celle du soignant.

Le médecin doit bien souvent pousser loin ses examens. Il peut difficilement choisir de s’arrêter. Le vétérinaire peut, avec l’aide de son client, prendre la décision de ne pas pousser les soins plus loin quand il juge que l’animal est à bout – mais l’euthanasie est une question si délicate que je lui consacrerai un article plus tard -. Le médecin doit trouver. Le vétérinaire peut se permettre un tout petit peu plus d’inexactitude.

Ni l’un, ni l’autre, n’a droit à l’erreur.

Je ne cherche à dénigrer aucune des deux médecines, mais je pense qu’elles ne sont pas comparables. Elles comportent chacune leurs difficultés, leurs finesses, leurs originalités, leurs questionnements. Je dois avouer que mon coeur balance souvent entre les deux. J’ai déjà songé à bifurquer vers la fac de médecine à la fin de mon école, et je sais que je ne le ferai pas essentiellement pour des questions de longueurs d’études. Mais je ne pense pas que l’on puisse hiérarchiser, en qualifier une de plus difficile que l’autre.

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