Un peu de moi

On m’avait pas dit

On m’avait dit les années de prépa, on m’avait dit le concours. On m’avait dit le taux de réussite ridicule. On m’avait dit l’échec. On m’avait dit les doutes et les regrets.

On m’avait pas dit les cours magistraux qui s’éternisent, le besoin que ça se termine.

On m’avait dit les gardes, les gens difficiles à gérer. On m’avait pas dit la nécessité d’être physiquement et moralement disponible, tout le temps, quoi qu’il arrive, quelle que soit l’attitude de la personne en face, quel que soit le motif de consultation (ça va pas trop depuis une semaine mais bon, là, il est 2h du matin alors j’ai décidé de vous l’amener parce que ça va plus du tout). On m’avait pas dit que parfois, c’était un peu dur de ne pas garder son jugement pour soi (je pensais pas moi, qu’un chat pouvait tomber du 8ème étage !).

On m’avait dit la masse de connaissances à acquérir. On m’avait pas dit le peu de temps pour les mettre en application, à l’épreuve. On m’avait pas dit comme tout vole en éclat face à la réalité. On m’avait pas dit comme on a le sentiment d’avoir des montagnes à gravir pour devenir, peut-être pas bon, mais moins médiocre. On m’avait pas dit les soirées entières à ruminer – est-ce que j’ai fait ce qu’il fallait ?-, la peur de prendre des nouvelles – tout va bien, ouf, mais qu’est-ce que j’ai vraiment fait pour ?. Les doutes qui vous sautent à la gorge dès la porte du cabinet refermé. T’es sûre ? Tu crois pas que c’était ça plutôt que ci ? Tu crois que ton traitement est bon ? On m’avait pas dit les insomnies  passées à redérouler le fil de la consultation – et merde j’ai raté ça, est-ce que c’est grave  ou pas ? La solitude, la peur, un jour, d’oublier un truc vraiment important.

On m’avait dit les euthanasies. On m’avait pas dit les doutes, encore, qui viennent vous broyer le ventre une fois la porte du congélateur refermée- est-ce qu’il n’y avait vraiment rien d’autre à faire ?. On m’avait pas dit les interrogations des gens auxquelles on n’a jamais vraiment de réponse – est-ce qu’il souffre, est-ce qu’il y a encore quelque chose à faire ?. On m’avait pas dit la détresse, la vraie, celle qui les accompagne sur le chemin du retour vers une maison vide et dépouillée à jamais.

 

Mais on m’avait pas non plus dit les sourires, la chaleur humaine, les animaux sympas, les chiots, les chatons, les trucs pas graves, les trucs plus graves mais qu’on soigne, les vaccins – les vrais, ceux qui ne cachent pas un problème-qu’on-en-parlera-au-vaccin-, les mercis, les ça va mieux, les poignées de main, les léchouilles, les sorties d’hospitalisation.

On m’avait pas dit, mais je le savais, que je m’étais embarquée dans un ascenseur émotionnel et dans une sacrée galère. On m’a pas non plus dit que je regretterai pas. On verra. Pour l’instant, je re-signe tous les jours si vous me le demandez.

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L’odeur de la mort au petit matin

Il est 3h du matin. C’est ma première nuit de travail, de toute ma vie. Je suis affectée aux urgences du « CHU » de l’école. Nous avons été bien occupés. Pas trop, juste ce qu’il faut. Nous avons enchaîné les consultations sans être débordés. Je viens de m’asseoir, au bureau, à côté du téléphone. J’attends. J’espère un peu pouvoir récupérer quelques heures de sommeil. L’interne me dit : « ça devrait être plus calme maintenant

-Oui, ou alors il va nous arriver une sale urgence. De toute façon, j’imagine qu’après 3-4h du matin, il n’y a que des sales urgences ?

-Ouais, c’est un peu ça… »

J’attends. Le téléphone garde son calme. Mon collègue de cinquième année est occupé à des soins, l’interne va l’aider, moi je garde le téléphone.

4h du matin, il sonne.

« Urgences vétérinaires, bonsoir ! »

Le discours est confus à l’autre bout du fil. Une chienne bouledogue américain, 6 ans, ne va pas bien depuis 2-3 jours, ne mange pas, très faible. Le type hésite. Il ne sait pas s’il doit l’amener ou pas, il habite loin et n’a pas beaucoup d’argent. Je lui confirme que vu sa description, nous l’amener semble particulièrement indiquer. Mais il ne sait pas. La conversation dure plusieurs minutes pendant lesquelles il me décrit les symptômes, et je ne peux rien lui répondre d’autre que : « oh là, oui, il faudrait nous l’amener ». Il ne sait pas, il ne sait pas, il ne sait pas. Et puis d’un coup, d’une voix paniquée : « Ah non mais là elle fait un truc bizarre, j’arrive ». Bien. Je me demande comment préparer une consultation pareille. Je cherche quoi, « truc bizarre » ou « chien qui ne mange pas » dans mes cours ? Je commence par prévenir l’interne. Il n’a pas l’air plus rassuré que moi. Bon, attendons.

Une grosse heure plus tard, le téléphone re-sonne. Le même type, qui me demande s’il peut garer sa voiture dans l’école, « parce qu’elle marche pas ma chienne ». Je lui explique comment faire et j’attends. Dix minutes. Re-sonnerie « je suis dans l’école, vous pouvez venir m’aider à la porter ? ». Hop, je décolle.

Je sors. Je le distingue vaguement dans la nuit, lui fait signe d’approcher sa voiture de la porte. Il s’exécute et ouvre son coffre. Une grosse boulam’ toute blanche, l’oeil hagard, qui respire très vite. Trop vite. Et mal. Allons-y.

Nous voilà à porter ses 40 kilos tous les deux en discutant un peu. Nous la posons dans une salle de consultation le temps de créer un dossier, et nous y revoilà. Réunir les commémo, depuis quand, comment ça a commencé, un évènement particulier ? Examen clinique. Je ne sais pas par où commencer tant rien ne va : la chienne respire mal, elle est en subictère (ça veut dire qu’elle est un peu jaune, mais pas trop), complètement apathique, trop faible pour marcher, trop faible pour réagir à quoi que ce soit. Je commence à discuter hospitalisation avec le type.

L’interne nous rejoint, il réexamine la chienne, m’écoute raconter son histoire. Il arrive à la même conclusion que moi : là, comme ça, sans analyse, on peut dire que ça ne sent pas bon, mais pas ce qu’on sent précisément. On ne peut en tout cas pas le laisser repartir avec sa chienne dans cet état.

Mais il ne sait pas. Il a peur qu’elle meure loin de chez elle. Il a peur de regretter. Il a peur de ne pas pouvoir payer, aussi, un peu. Il a peur, et il aimerait surtout que ce ne soit jamais arrivé. Nous prenons le temps de discuter avec lui, de lui donner différentes options : rentrer chez lui et appeler un vétérinaire à domicile pour assurer les soins de base, rentrer chez lui tout court, ou nous la laisser. Il ne sait pas. Il nous demande si elle souffre. L’interne dit que oui, probablement un peu. Moi, je me demande si elle est encore suffisamment avec nous pour souffrir.

Finalement, au bout d’une bonne heure de consultation, nous lui proposons de lui faire une injection d’anti-douleurs pour la soulager, de la renvoyer à la maison, et de le laisser réfléchir. Il accepte. L’interne prépare une seringue de buprénorphine et l’injecte en sous-cutané. Il est 6h30.

Encore quelques papiers, et ce sera bon, ils pourront rentrer chez eux. L’interne s’en occupe. Je discute encore un peu avec le propriétaire, qui est resté à côté de sa chienne, dans la salle de consultation voisine.

Et puis soudain, alors que ni moi, ni l’interne n’avons les yeux sur la chienne, le propriétaire lance : « Euh, il se passe quoi là ? Ma chienne vomit du sang ! »

Je rejoins la salle d’un bond. Non, elle ne vomit pas du sang. Elle se vide de son sang, par la bouche, par le nez, par l’anus. J’appelle l’interne d’une voix blanche. Il demande au type l’autorisation d’euthanasier sa chienne en urgence, qu’elle ne se rende compte de rien. Le type accepte. L’interne trouve la veine en un temps record et injecte le produit léthal. J’écoute le coeur qui s’arrête. A vrai dire, je n’entends rien, le coeur s’était probablement déjà arrêté avant son injection.

Il est 7h du matin. Pour la première fois de ma vie, j’ai senti cette odeur que je n’oublierai plus jamais, et que j’associerai pour toujours à la mort.

Nous mettons le corps de la chienne dans un sac et la ramenons, avec le propriétaire qui veut l’enterrer chez lui, à la voiture. Il nous demande s’il aurait dû la ramener plus tôt. Bien sûr qu’il aurait dû, mais ce n’est déjà plus l’heure de regretter. Nous affirmons calmement qu’il n’y aurait probablement rien eu à faire. La vérité, c’est que nous n’en savons rien, mais qu’il est hors de question d’accabler ce pauvre gars.

Il est 7h30. Mon service se termine à 8h. Sur mon compte-rendu, j’écris : « La chienne est décédée au cours de la consultation ».

Il est 8h, la salle d’attente s’est un peu remplie. Ma collègue de quatrième année est venue me relayer. Je lui laisse les 3 chiots d’un mois qui ont la diarrhée, je vais me coucher.

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As-tu du coeur ?

Nous sommes une dizaine dans la pénombre surchauffée de la salle d’échocardiologie. Sur la table, un border collie de deux ans et demi, pas très patient mais qui a fini par bien vouloir se laisser faire. Assis à quelques mètres, son propriétaire qui attend. On lui a dit, dix jours plus tôt, que son chien avait un souffle. Et de fait, à l’auscultation, son coeur n’est plus qu’un gros souffle. Mais il ne sait pas ce qui se passe exactement. Il avait emmené son chien aux urgences pour un épisode de dysorexie-abattement et on lui a dit que probablement, c’était pas joli-joli là-dedans, mais il ne sait pas à quel point.

La sonde de l’échographe se promène sur le thorax du chien. Les premières images apparaissent et de fait, elles ne sont pas très belles. Pour que je sois capable de m’en rendre compte du haut de mon absence d’expérience dans la matière, il faut qu’elles ne soient vraiment pas belles du tout. Je ne dis rien. Le propriétaire est derrière nous, il me semble normal qu’il apprenne les mauvaises nouvelles calmement, pas au gré de l’échographie, et pas dans ma bouche d’étudiante.

Mais la clinicienne ne se laisse pas démonter : « vous savez comment ça s’appelle ? ». Les étudiants se regardent, interdits, probablement aussi gênés que moi. « C’est une maladie d’Ebstein, c’est hyper rare ! ». Elle a l’air content du clinicien qui a diagnostiqué un truc rare, et par ce biais quasiment trouvé un trésor. Je jette un regard en biais au propriétaire : il a le regard dans le vide, il ne dit rien. Pas besoin qu’il parle pour savoir ce qu’il pense : il vient de se prendre un coup de massue sur la tronche.

Et ça continue. « Avec un coeur comme ça, c’est un miracle que le chien aille aussi bien ». Certaines étudiantes se lancent aussi dans le jeu du « dis quelque chose d’horrible devant le propriétaire » en commentant l’état, en effet très remodelé du coeur. Et entre deux commentaires du même acabit, ce ne sont que termes techniques, images échograpgiques incompréhensibles, et autres prises de mesures tout aussi incompréhensibles.

Et si j’ai des ambitions de devenir un bon médecin un jour, j’espère ne jamais, jamais, afficher le même air ravi dans une telle situation.

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N’oublie pas #1

Ambiance bruyante et agitée de la salle de pré-consultation. Je tripatouille une bouledogue anglaise, suivie parce qu’elle a « des paramètres hépatiques augmentés ». En gros, son foie est malade, mais on ne sait pas pourquoi, et surtout, elle n’a aucun symptôme. Je comprends bien à mon interrogatoire que les propriétaires de la chienne ne comprennent pas trop pourquoi elles sont là : « Elle va très bien ». Et en effet la chienne est en plutôt bon état. Elle est affectueuse, attentive, tout est normal par ailleurs.
Par acquis de conscience, je demande distraitement : « Elle est gentille ? ». Le but est de savoir si je peux faire mon examen clinique sans me poser de question ou si la chienne risque de grogner ou de pincer. Étonnamment, les propriétaires me conseillent de me méfier, m’expliquant que la chienne en a assez d’être retournée dans tous les sens depuis plusieurs mois, et que la dernière prise de sang s’est très mal passée. Je fais donc mon examen prudemment, en douceur, en ponctuant mes gestes de caresses. La chienne est très gentille, mais les propriétaires m’assurent que c’est parce qu’elles sont là.

Je termine ma pré-consultation, indique aux propriétaires qu’elles peuvent patienter. D’un air hésitant, timides, elles lancent un : « On a une faveur à vous demander… » et réclament à être présentes pour la prise de sang. Ayant effectué le geste à la chaîne depuis le matin, je n’y vois pas d’inconvénient mais réponds que je vais voir avec ma supérieure, que je ne sais pas si nous aurons les locaux pour ça.

Je présente le cas à la consultante, qui ponctue son discours de « elles sont chiantes » et me raconte le millions de mails échangés avec ces dames. Alors oui d’accord, elles sont fatigantes. Fatigantes comme des humaines stressées. Je lui fais part de leur requête, elle m’affirme que c’est hors de question, et nous commençons la seconde partie de la consultation ; celle où c’est son tour de voir la chienne. Elle discute rapidement avec les propriétaires, qui posent des millions de questions auxquelles les réponses sont toujours succintes. Ce n’est pas la faute de la consultante : parfois, il n’y a simplement pas de réponse. N’empêche. Je sens bien qu’elles ne sont pas rassurées, qu’elles ont le sentiment qu’on leur cache quelque chose.

Elles répètent leur requête, pensant que je ne l’ai pas fait. Et bien sûr, la réponse est toujours non, doublée d’un : « les étudiants sont trop inexpérimentés pour réaliser ce genre de geste devant le propriétaire ». Ah oui, donc c’eeest ma faute. Regard implorant des propriétaires dans ma direction. Pour ne pas placer ma supérieure en porte-à-faux, j’attends le départ des dames pour redire à la vétérinaire que vraiment, ça ne me dérange pas.

Elle m’a répondu, avec les gestes du bras correspondants : « Oh tu sais, ces gens là, tu leur donnes ça, ils demandent ça, alors il faut dire non tout de suite ».

Je ne suis pas d’accord. Ce sont juste des humains inquiets.

C’est comme ça qu’on désolidarise les gens de la médecine, ou de la médecine vétérinaire.

C’est comme ça que des animaux malades sont sous-médicalisés.

C’est comme ça, qu’à terme, au bout d’un trop grand nombre de déceptions, on perd un client.

Je crois que c’est le genre de consultation à la fin de la quelle Jaddo aurait dit « n’oublie pas ». En tout cas, moi, je n’oublierai pas.

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Un peu de moi

Ma rencontre avec Winckler…

…Et comment elle a tout chamboulé.

Quand je suis entrée en école vétérinaire, et même en prépa, je voyais déjà les dissections d’un mauvais oeil… Mais je m’y collais sans trop râler. Je trouvais désagréable l’idée qu’on ait tué un animal pour mes petites mains comme c’était parfois le cas, mais c’était comme ça. Et surtout, il ne fallait rien dire, sous peine de passer pour une petite nature, alors même que le sang et les viscères ne m’avaient jamais dérangée.

Et puis j’ai lu La maladie de Sachs. Je suis aussitôt tombée amoureuse de la façon d’écrire de Martin Winckler, et j’ai commencé à traîner sur son site. J’y lisais avec passion ce qu’il disait sur les médecins maltraitants. Sur les patients qui ne demandent pas grand chose de plus que d’être écoutés. Et surtout, surtout, sur la formation des médecins.

Tout a résonné très fort en moi. J’en ai tiré ce que je pouvais, et j’ai appliqué ce nouveau modèle sur mes expériences en tant que patiente, bien sûr, mais aussi en tant que future soignante. Je me suis dit que je tenais un truc, un tout petit début de réflexion, une toute petite idée de ce que je voulais faire plus tard.

Après, j’ai lu Les trois médecins et Bruno Sachs est encore plus devenu mon héros. Et j’ai surtout pris beaucoup de recul sur ma formation et sur le traitement des patients.

Parallèlement je commençais à me pencher sur la médecine du comportement, à laquelle je m’étais toujours un peu intéressée de loin. On m’a parlé medical training, respect de l’animal, limitation des contraintes… Et ne pas se mettre en danger bêtement en entrant dans un rapport de force avec l’animal.

Bon sang, mais c’était bien sûr, voilà ce que je voulais faire.

À partir de là, et tout en continuant à dévorer les autres romans du même auteur (surtout Le choeur des femmes), j’ai appris à dire non quand on me proposait une manipulation que je trouvais abusive ou dangereuse. J’ai appris à l’ouvrir, quitte à me heurter à des « il faut bien apprendre ». J’ai appris qu’en fait, il ne fallait pas apprendre. Pas tout. Et pas n’importe comment. J’ai appris à être la moins maltraitante possible et quand je le suis, à tout faire pour soulager, aller vite, limiter la souffrance.

J’ai aussi appris que les humains qui viennent voir un vétérinaire, comme ceux qui viennent voir un médecin, le font parfois beaucoup par besoin de parler, de se rassurer, d’échanger. J’ai appris à ne pas mépriser. À ne pas détester, même quand les gens viennent avec un animal subclaquant depuis trois jours. J’ai appris qu’on ne sait pas, parfois, et qu’on a le droit de ne pas savoir. J’ai réalisé à quel point il était difficile d’objectiver la souffrance d’un animal pour nous, alors pour un propriétaire, je n’imagine même pas. J’échange, je dialogue, je propose. J’espère que jamais je n’imposerai.

Ça ne marche pas toujours, je ne prétends pas faire mieux que tout le monde. En fait, je me plante sûrement très souvent. Mais je suis capable de me dire a posteriori que non, là, c’est allé trop loin, j’aurais dû faire autrement, j’ai été maltraitante pour l’humain et/ou pour l’animal.

La lecture du Choeur des femmes m’a aussi appris que soigner, ce n’était ni simple, ni agréable, ni gratifiant. Enfin, parfois ça l’est. Mais souvent non. Et j’ai appris qu’on soignait pour soulager, même les jours où ce n’est pas simple, ni agréable, ni gratifiant.

Pour tout ça, je vous remercie du fond du coeur Monsieur Winckler.

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Réflexions

Premiers de la classe

Je suis toujours sciée de l’influence des professionnels sur les propriétaires d’animaux.

Je m’explique : beaucoup de gens se heurtent à des problèmes de comportement avec leurs chiens (et parfois avec leurs chats). Agressivité, malpropreté, destructions, aboiements… Les motifs ne manquent pas pour consulter un éducateur. Un « dresseur » comme ils se font souvent appeler, ou comme les gens les appellent spontanément. Ou pour poser des questions à un vétérinaire non-expérimenté (et qui a tout à fait le droit de l’être : le comportement, au même titre que d’autres médecines, ce n’est pas inné !).

Il en résulte des conseils plus ou moins bons, plus ou moins justifiés scientifiquement, plus ou moins … Violents. Vous avez dit violent ? Mais je ne tape pas mon chien enfin ! Et puis il n’est pas malheureux…

Et ils sont là à expliquer tout ce qu’ils font pour le chien, et comment ledit chien fait tout pour les emmerder.

Et allez leur expliquer, ensuite, que c’est plutôt eux qui font tout pour emmerder le chien. Que leur vétérinaire, leur éducateur, parce qu’il ne savait pas, parce qu’il se base sur des croyances anciennes qui avaient cours il y a encore une dizaine d’années, leur a appris à maltraiter leur chien, ou tout au plus leur a donné des conseils totalement inutiles. Ils vous précisent très fiers d’eux et persuadés d’avoir la bonne réponse, que le chien mange après eux, qu’il ne monte pas sur le canapé (ou ils vous avouent à demi-mot que oui, parfois, mais je sais, c’est pas bien), que quand il grogne, ah mais je ne le laisse pas faire docteur, je le mets dans son panier et il n’en sort pas tant que je ne lui ai pas dit…

STOP ! On reprend tout depuis le début.

Non, vous ne devez pas dominer votre chien. Non ça n’a pas de sens Monsieur, Madame. Non le lit, le canapé, ne sont pas des interdits absolus. Et non quand il grogne ça ne sert à rien de monter dans une escalade de violence. Avoir le dernier mot, ce n’est pas une nécessité. Ça peut même être dangereux.

Non, dire non, secouer par la peau du cou, mettre sur le dos, lui apprendre assis-pas-bouger-au-panier, ce ne sont pas des nécessités et ça ne fera pas de vous un bon maître.

Mais bon sang, si vous saviez comme c’est dur d’imaginer ce chien se faire engueulersecouermaltraiter, parce que vous l’aimez, c’est flagrant, mais vous avez tout mal fait. Et votre visage se décompose quand on vous explique posément que ça ne sert à rien, que vous vous plantez, et que sans le vouloir, vous faites beaucoup de mal à votre toutou.

Et ce n’est pas de votre faute. Ce n’est même pas la faute des professionnels qui ne savent pas. C’est la faute au savoir qui ne diffuse pas assez vite. La faute à ces gens qui ignorent ce qu’ils ignorent.
Et vous culpabilisez comme des fous parce que c’est terrible à entendre pour vous, bien sûr. Mais ce n’est pas grave, Monsieur, Madame, on va tout recommencer, et votre chien va enfin se sentir bien dans ses pattes. Et vous vous sentirez bien mieux. Mais le poids de vos erreurs passées sera toujours là.

À tous les chiens que j’ai voulu « dominer », à tous les gens à qui j’ai appris ces choses fausses, à tous les canapés interdits les chiens mis sur le dos les colliers étrangleurs électriques à pointes du monde. Pardon.

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Cahiers de stage

Noblesse

J’emboîte le pas au véto en direction de la salle d’attente. Il répète une ou deux fois le nom du client suivant, puis pousse la porte de verre… Et la trouve vide. Un peu déstabilisés, nous ne tardons pas à entendre les éclats de voix qui montent de la réception.

« Un noble je vous dis, un noble ! » s’exclame une grosse voix teintée d’un accent du Sud légèrement prononcé. Nous faisons le tour, pour tomber sur un couple, assez âgé. Lui, l’air bonhomme, sympathique, l’air d’un homme qui a bien vécu. Elle, plus petite, plus discrète. Sa bouche se tord régulièrement en un rictus étrange. Tous deux vantent aux ASV la formidable hérédité du petit beagle qui, à leurs pieds, attend patiemment son tour. Nous les invitons à entrer tandis que le bonhomme continue sa tirade : « Aaah ben c’est pas n’importe qui ! Arthur de la Croix Finette, qu’est-ce que vous dites de ça ? ». Le véto et moi leurs sourions tandis que nous les invitons à entrer dans la petite salle de consultation. Le beagle se traîne doucement derrière eux. Pas un bruit, pas un mouvement de queue. Pour un noble, il nous semble bien austère.

« Qu’est-ce qui se passe ? » interroge le véto en consultant rapidement la fiche de l’animal.

Le tableau clinique est rapidement posé : un antécédent de gastrite traitée sans grosse difficulté plusieurs mois plus tôt, quelques détails de la consultation précédente, et à nouveau des vomissements, avec une grosse perte d’appétit et de vivacité. De quoi travailler n’importe quel chien, même un avec des origines à couper le souffle.

Malgré la simplicité – apparente – des symptômes, la consultation dure. Elle s’éternise même. Et pour cause : les propriétaires ne tarissent pas d’éloge sur leur chien, sur les beagles en général d’ailleurs. « On n’a pas d’enfant, alors, vous comprenez… ». Moi, ils m’amusent et m’attendrissent. Nous plaisantons ensemble, et je regarde avec plaisir les photos de leur chien bébé, écoute le bonhomme me parler, plein d’amour dans la voix, de son éternelle passion pour les beagles. « Vous en avez depuis longtemps ?

-Depuis que j’ai six ans ! ». 

Le vétérinaire est pressé néanmoins, il y a d’autres gens qui attendent, nous venons de faire rentrer un cas d’insuffisance rénale aiguë qui va avoir besoin de soins, il a la tête bien pleine. Il explique rapidement la marche à suivre : il souhaite réaliser une prise de sang, faire un petit bilan digestif pour voir ce qui ne tourne pas rond chez sa Seigneurie, et agir en conséquences. La réponse du maître est sans appel : « Oh mais vous savez, moi, s’il est malade, je ne veux pas qu’il souffre plus longtemps. Mon frère est hospitalisé, une sonde urinaire, une sonde pour se nourrir, une sonde pour respirer, je ne veux pas faire subir ça à mon chien ». Nous hochons la tête sans rien dire. Je garde pour moi le choc ressenti. Bien sûr qu’il n’est pas question de planter des sondes partout dans son chien, mais enfin, il y a un juste milieu…

Nous réalisons la prise de sang au beagle, qui panique un peu. C’est la première fois depuis que je l’ai vu arriver que je le vois exprimer quelque chose. Le temps de lancer l’analyse, de rendre le chien, d’assurer aux gens que nous les appellerons s’il y a quoi que ce soit, la consultation se termine dans la bonne humeur, les propriétaires ne pensent pas au pire. Le bonhomme me remercie : « Vous êtes bien sympathique Mademoiselle ! ».

Un peu plus tard dans la matinée, les résultats tombent : insuffisance rénale et pancréatite. À ce régime-là, il pouvait vomir et se sentir mal. Nous comprenons tout de suite, le véto et moi, comment cette journée va se finir.

Il rappelle les gens après avoir soufflé un grand coup. Il leur explique, posément, patiemment, la situation. Il choisit ses mots. Leur parle d’hospitalisation à demi-voix. Il leur recommande de réfléchir et de revenir en fin d’après-midi. Il raccroche et lève sur moi un regard douloureux qui n’a pas besoin de mots. J’ai les entrailles dans un étau ; ils étaient si touchants, et je voulais tellement qu’il vive…

Pause déjeuner, nouvelles consultations. Et en fin d’après-midi, ils reviennent, suivi du petit beagle, en un peu meilleur état grâce à l’injection de Cerenia faite plus tôt par un véto plein d’espoir. Ce sont des regards sombres et des paroles entendues que nous échangeons maintenant.

La femme, qui ne parlait que pour appuyer les dires de son mari jusqu’ici, interroge : « C’est la meilleure chose à faire hein ? ».

Que dire ? Si c’était mon chien, j’agirais sûrement autrement. Mais c’est leur chien. Leur chien qui a tant paniqué plus tôt pour la prise de sang. Leur chien qu’ils ne veulent pas voir transformé en passoire. Leur chien, leurs histoires familiales, leurs difficultés financières que, peut-être, ils cachent.

Alors oui, c’est la meilleure chose à faire, n’en doutez pas messieurs-dames. Le vétérinaire prend tout de même le temps de leur expliquer l’alternative : deux jours sous perf’ et on voit. Et si ça ne va pas mieux au bout de deux jours…

« Si vous arrêtez maintenant, vous vous demanderez forcément si c’est la meilleure chose à faire, mais si vous l’hospitalisez et que ça ne va pas mieux, vous aurez un horrible sentiment d’acharnement thérapeutique… On ne peut pas choisir pour vous ».

Il a raison. Mais alors pourquoi j’ai les larmes aux yeux et désespérément envie de leur dire de nous laisser essayer ? Sans doute parce qu’il est là, lui, à caresser la tête de son chien, à le serrer dans ses bras en l’appelant : « Petite bête d’amour » avec son accent du Sud, parce qu’il répète plusieurs fois : « Depuis le temps que j’en ai, des beagles ! », parce que je comprends entre les mots que c’est probablement leur dernier chien, et parce qu’il commence à s’épancher sur les soucis qu’ils ont eus ces derniers temps. Et j’ai envie de faire quelque chose pour eux. Mais je ne peux faire que compatir.

« Vous souhaitez rester là pendant qu’on l’endort ? »

Non, ils ne veulent pas, l’euthanasie de leur chienne précédente leur a suffi. Je les regarde faire leur adieux à leur petit noble, à ce chien dont la superbe ascendance n’a soudain plus aucune valeur, à leur « petit amour » qui comprend à peine ce qui se passe.

Et tandis que nous l’emmenons en vue de la piqûre finale, elle demande encore : « Il n’y a rien d’autre à faire hein ? ». Quelque chose me dit qu’elle n’a pas fini de se poser la question.

Dans mes bras, le chien panique, s’agite, se demande sûrement pourquoi ses maîtres étaient dans cet état-là. La pose du cathéter ne se fait pas sans mal. Et il s’endort, doucement, sous mes caresses et celle du véto. Et puis vient le tour de la deuxième – et dernière – injection. Et là, en un rien de temps, tout se termine.

Et tandis que le véto ramène le corps du chien, enveloppé dans une couverture, à la voiture de ses maîtres qui souhaitent l’enterrer, j’entends la femme demander : « Il n’y avait rien d’autre à faire ? ».

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